Salomé
7.3
Salomé

Roman graphique de Alice Bienassis (2026)

Ce roman graphique engagé est un cri de colère, un hurlement et un appel à l’aide qui marque la volonté de l’autrice de dénoncer les violences faites aux femmes, ainsi que l’inertie du gouvernement face au phénomène. Alice Bienassis revient dans Salomé sur le centième féminicide de l’année 2019, celui d’une jeune femme battue à mort par son ami dans une rue de Cagnes-sur-Mer. Hommage à la victime et aux victimes de féminicides, cette bande-dessinée est également un outil pour comprendre les mécanismes de l’emprise, les solutions existantes et leurs limites.


L’incompréhension de l’autrice est immense devant ce centième féminicide, qui a eu lieu dans sa ville natale. Hantée par le fantôme de Salomé, elle décide de revenir sur ses traces pour comprendre qui était la victime, interroge les voisins, les proches et même les témoins du meurtre de la jeune étudiante en sociologie. Comment raconter un féminicide ? En allant au plus près des protagonistes de l’affaire, en entrant dans leur intimité grâce aux témoignages des proches et en mettant en scène Salomé elle-même, pièce centrale de la tragédie. Nous la suivons donc sur plusieurs chapitres, la boule au ventre car nous savons l’issue fatale. Ce procédé permet à l’autrice de revenir sur les mécanismes de l’emprise, qu’il ne faut jamais cesser de répéter : isolement, contrôle, soumission, violence verbale, physique et/ou sexuelle. Autant de situations glaçantes et pourtant quotidiennes sont évoquées au fil des pages.


Les images parfois choquantes réussissent particulièrement à retranscrire l’état d’esprit perturbé de Salomé par rapport au comportement de son ami. Ses réactions vont à l’encontre de ce qu’elle est, de sa personnalité initialement forte et indépendante. Les coloris utilisés vont essentiellement vers les tons gris et ocres, austères, peut-être rédibitoires mais représentatifs de la tension psychologique extrême générée par les situations de violences conjugales. Il s’agit d’une plongée oppressante et angoissante dans l’enfer de l’intimité du couple lorsque le quotidien dérape. L’intime est le coeur du récit, il touche ici à l’universel.


Par alternance de chapitres, l’autrice revient sur les moyens mis en place pour lutter contre ce phénomène. Elle rappelle les conseils pour échapper à un conjoint violent et les moyens mis à disposition des femmes se trouvant dans ce type de situation. Car au-delà des chiffres officiels, il y a les femmes dont on ne parle pas, qui vivent la violence quotidiennement, qui sont des survivantes, qui ont le couperet sur la tête, et sont de potentielles prochaines victimes. Ce livre leur est destiné, mais est également écrit pour tous ceux qui se sentent concernés, de près ou de loin par ce combat, et pour les autres aussi…


« Le féminicide est le point de rupture, le moment où toutes leurs tentatives d’être entendues échouent. «


Pourquoi serions-nous là, à écrire sur ce sujet, si tout était fait pour enrayer le phénomène ? Ce roman graphique est le constat amer d’un échec social, gouvernemental. Dès les premières pages, l’autrice nous place en tant que témoins d’une défaillance policière… En dépit, du Grenelle des violences conjugales lancé en septembre 2019, on répond encore aujourd’hui à de nombreuses femmes portant plainte, d’attendre et de rentrer chez elles… Des choses sont dites et faites (bracelets électroniques et téléphones d’urgence) mais rien n’est suffisant, encore moins le nombre de places en foyer d’accueil d’urgence. L’autrice évoque une association créée à Cagne-sur-mer après la mort de Salomé, qui comme d’autres en France, aide à la libération de la parole. Elle rappelle l’importance des subventions, des aides et du soutien collectif, pour ces femmes qui parfois quittent le domicile conjugal sans avoir de point de chute, « elles prennent juste la peur et elles fuient« . Malheureusement le travail de ces bénévoles est une goutte d’eau dans l’océan, noyée tout comme les textes de lois à ce sujet dans « un système qui ne change pas ». Peut-on espérer qu’un jour les moyens seront enfin levés pour faire de ce combat un souvenir cuisant, mais un souvenir toutefois, appartenant au passé ?


« Un système qui protége mal c’est un système qui participe ».


Comment clore un roman graphique si oppressant si ce n’est pas une note finale porteuse d’espoir en relatant les histoires de femmes tirées d’affaire, sauvées de l’emprise de leur conjoint, et qui ont pu redémarrer une nouvelle vie en toute sécurité… L’écriture contre l’effacement, le dessin, le collage ou tout autre forme d’art engagé est essentiel. Bravo à l’autrice pour cette oeuvre douloureuse mais instructive et bouleversante. Un immense merci à @Babelio et aux Editions Delcourt pour l’envoi de ce roman graphique qui m’a beaucoup touchée.

loeilnoir
9
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le 22 mai 2026

Critique lue 4 fois

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