Saperlache
7.5
Saperlache

Roman graphique de Sylvain Escallon (2026)

Le pays où les enfants se perdent…

Après-guerre, au fin fond d’une campagne française encore sauvage : un enfant ignoré – presque abandonné – par ses parents qui se sont isolés (temporairement ?) du reste du monde, à cause de la colère et des projets de revanche d’un père tyrannique, industriel déchu de l’aviation militaire, découvre la nature. Il a la tête remplie de ces contes et légendes fantastiques qui étaient alors l’essence d’une culture populaire enracinée dans la tradition, et il se perd peu à peu, corps et âme, dans les bois, mais surtout dans un univers surnaturel où il va trouver une place qui lui convient mieux. Ses rêves de liberté vont se teinter de délires de puissance absolue, et ses actes vont refléter ceux-ci, alarmant la population locale…

Saperlache, le dernier livre de Sylvain Escallon, est d’une richesse et d’une originalité rares, allant puiser à des sources « traditionnelles », désormais largement perdues, le ferment d’une histoire à la fois fantastique et psychanalytique. Le dessin est très moderne mais aussi ancré dans le passé, oscillant entre précision réaliste et formes plus abstraites, et le fait qu’Escallon ait cité un jour Comes comme influence ne surprendra personne. Le choix de la bichromie, avec un marron sépia comme couleur majeure, fonctionne parfaitement, d’autant que, lorsque s’aggrave la dérive de l’enfant dans son délire maladif, le noir envahit l’image, ouvrant la page à une conclusion puissante. L’insertion de pages de textes illustrant des contes surnaturels et effrayants, fonctionne parfaitement pour figurer l’imagination en surchauffe de l’enfant, et sa perspective « morale » affectée aussi bien par les violences infligées par son père que par les « valeurs » quasi médiévales de ces contes.

Mais au-delà de « l’aspect Lord of the Flies » de l’histoire que nous raconte Escallon, on repère d’autres éléments originaux, distinguant Saperlache du tout-venant du courant folk-horror (qui connaît d’ailleurs une belle résurgence en ce moment au cinéma !) : d’un côté, il y a la représentation de la campagne française comme un territoire mental, qui n’a rien de charmant ni de bucolique, mais comme une terre de rancœurs, de solitude, de ruine morale, et de violence plus ou moins contenue ; de l’autre, il y a ce père brutal, qui a fait fortune grâce à la guerre, et qui, ruiné, semble incapable d’exister une fois le conflit terminé. Avec ce personnage, Escallon place son drame intime au cœur d’un moment de l’Histoire de France où la société toute entière, compromise dans la collaboration, était profondément corrompue, suggérant une possible contamination de la psyché enfantine par les monstruosités de l’époque.

Avec sa montée progressive du malaise, son glissement presque imperceptible du merveilleux vers l’inquiétant, et son refus d’expliquer complètement ce qui se passe, Saperlache est une jolie réussite, dépassant largement les stéréotypes sur la nature rédemptrice et accueillante que l’on pouvait craindre à la lecture des premières pages.

[Critique écrite en 2026]

https://www.benzinemag.net/2026/06/08/saperlache-sylvain-escallon/

Eric-Jubilado
7
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