L'ascension d'un gangster italien sous la Prohibition
Christian de Metter adapte ici le roman d’Armitage Trail, « Scarface ». Si l’histoire rassemble, sans grande surprise, tous les éléments du film de gangsters au temps de la Prohibition aux Etats-Unis (guerres de gangs, mitraillettes Thompson avec poignée sous fût et chargeur tambour, cocottes sans avenir coiffées à la garçonne, et se faisant rudoyer régulièrement par les voyous, ambitions criminelles construites sur le sang, flics corrompus et complaisants...), le travail de l’auteur est remarquable.
La narration est percutante : pas un mot de trop, une tension constamment soutenue en passant d’une scène à une autre. La première et la dernière planche portent des dessins identiques, mais des textes différents, bouclant en quelque sorte une boucle fort prévisible. Le dessin surtout est fignolé : d’un bout à l’autre de l’album, on est dans une atmosphère nocturne sollicitant les nuances les plus sombres du bleu, du brun, du gris, du verdâtre ; un travail considérable a été effectué pour homogénéiser les effets de lumière tout au long de l’ouvrage : les parties éclairées des visages, des corps, du décor apparaissent en jaune assez lumineux, créant des effets de réalisme poussé dans un ensemble où dominent les textures farineuses-granuleuses, qui se trouvent ainsi lissées et resplendissantes. Chapeaux-cloche 1920, pardessus épais dans le brouillard de Chicago, sols luisants sous les réverbères...
Socialement, l’itinéraire de « Scarface » (Tony Guarino) reflète les itinéraires pervers empruntés par des immigrés italiens mal-aimés pour parvenir au pouvoir et à la richesse. Et quand son frère suit un tracé assez peu compatible avec celle d’un gangster qui flingue sans phrases, la tragédie se dessine.
La tension soutenue de l’intrigue est enrichie par la persistance d’une atmosphère nocturne, qui fait honneur à ce récit, un véritable classique de série noire.