La recherche graphique et chromatique l'emporte largement sur le récit. Celui-ci est une simple variante du thème "le tueur dans la mégapole du futur", dont on ne peut pas dire qu'il soit nouveau-nouveau. Un Etat totalitaire qui dicte ses cibles à notre beau tueur au visage d'ange et aux yeux d'un bleu trop lumineux; milices, flics et caméras de surveillance partout, quartier de plaisirs (finalement assez softs) conçus pour que les gens satisfassent leurs fantasmes sans trop inquiéter le pouvoir. On a déjà vu ceci, en plus chaleureux, dans "Le Furet", d'Andrevon.
Chaleureux ? "Le Furet" n'est pas un roman à l'eau de rose. Mais ici, le ton est celui d'un nihilisme glacé, distancié, désabusé, déviant un peu vers la psychopathologie. La mise en images contribue à cette impression: très peu de phylactères-dialogues (réduits à quelques mots ou à des cris). Les textes sont en majorité des phrases du monologue intérieur que poursuit le héros, visiblement coupé de toute socialisation réelle par son métier. Les rectangles dans lesquels s'inscrivent ces phrases sont savamment répartis sur les images formant décor, et on reconnaît ici le procédé si cher aux "comics".
La solitude, radicale, frigorifiante, de ce beau personnage se construit sur l'impression, révélée dès la première phrase, de n'être pas soi-même réel, d'être juste un objet rêvé par un cerveau transcendant, par la ville-machine. Le désabusement et la mélancolie empruntent les chemins du nihilisme (il faut tuer, parce que je suis rêvé ainsi). Et lorsque le personnage se met à rêver lui-même, de l'enfant tendre et innocent qu'il a été un jour, il va falloir prendre une décision vis-à-vis de cet enfant. Se couper de l'enfant qu'on a été, c'est avant tout la schizophrénie assurée, c'est la mort psychologique. La séparation induite par le froid fait son oeuvre.
D'où la nécessité de se droguer, pour suppléer à l'absence de gratifications neuro-chimiques qu'apporte le vécu de sentiments réels. Le personnage s'enfonce dans la dépendance, et se fait payer avec le poison qu'il chérit.
Il faut dire que le monde où il vit n'est pas très drôle: aucun idéal, seulement les souvenirs de cataclysmes nucléaires, d'une forêt amazonienne anéantie, et d'une Lune qui en a subi le contrecoup et qui se désagrège. Lune amputée, enfance niée...
Le thème du double hante ce récit. Peut-être pas pour rien que le héros est né sous le signe des Gémeaux. Pas pour rien qu'on n'apprend que fort incidemment son prénom : Gabriel. A quoi sert ce prénom, puisque seul une sorte de vieux maquereau de la tuerie programmée lui porte assez d'amitié pour l'appeler comme ça ? Dépersonnalisation, carence d'identité.
De vastes vignettes jouent amplement sur les nuances entre couleurs proches, au prix d'un certain flou dans les contours; il est aisé de repérer des séquences en rose-orangé, en bleu-vert (toujours ce froid des âmes et des néons d'une lumière trop artificielle), en brun-gris, en vert-jaune. L'éblouissement des lumières trop crues irradie en curieuses vapeurs qui finissent par dissoudre les perspectives éloignées.
La folie, jamais clairement dite, se manifeste par des perceptions erronées chez le personnage, comme si des rêves extérieurs s'imposaient aux siens, jusqu'à la péripétie attendue chez ce type de tueur: un contrat impossible à remplir...
Un beau récit d'atmosphère, à déguster plus pour ses couleurs et sa plastique que pour l'envie de vivre qui n'y règne guère...