Sacré bonhomme que ce Bonten Tarô, reconnu pour ses mangas des années 1960-1970, sombres et violents, mais qui aura aussi vécu une vie incroyable qui aura nourri son Art. Homme libre et sans frontières, ce qui a pu lui jouer des tours, il est un habitué de la rue, des petits boulots à ses combines. S’il a commencé en illustrant des kamishibais, petits théâtres d’illustrations populaires dans le Japon des années 1940, il a pu être aussi chanteur de rue ou saltimbanque. Après avoir commencé sa carrière de mangaka au sein des librairies de prêt, il la poursuit au sein des mangas destinées au public féminin. Une période harassante, où il n’ose pas refuser les commandes et met sa santé en jeu (travail intensif, manque de sommeil, drogues pour tenir bon, etc. et il n’était pas le seul cf. Tetsuya Chiba et bien d’autres) jusqu’à ce qu’il décide de quitter le circuit.
Il vagabondera ainsi pendant 5 ans dans la province d’Hokkaido, errant de petites provinces en petits villages, armé d’une guitare mais aussi d’instruments de tatouage, qu’il pratiquait sur les Yakuzas du coin pour glaner de quoi survivre. En 1965, lassé de sa vie de nomade et de ses escapades dans les milieux louches il revient au manga en pleine vague du gekiga, l’avènement d’un manga plus mature, destiné à un public adulte. Pendant 10 ans il réalisera des œuvres phares, constituant l’essentiel de cette anthologie, animera aussi une revue en réunissant des noms prestigieux, avant de s’arrêter au bout de dix ans. Il continuera sa carrière artistique éclectique dans le théâtre, la peinture et toujours le tatouage, qu’il renouvellera au Japon grâce à sa maîtrise des outils occidentaux et de son envie de sortir cet art des milieux interlopes. Il meurt en 2008, après une vie personnelle et professionnelle libre et indépendante.
Une liberté de ton qui se retrouve dans les mangas ici reproduits, oscillant entre quelques grands thèmes (les yakuzas, évidemment, de l’horreur doucement fantastique ou plus morbide, et des histoires de guerre). La violence est omniprésente et l’auteur ne fait pas dans la dentelle. Et si elle n’est pas toujours visuelle, elle est présente, dans la cruauté de ses personnages ou l’injustice de certains destins. Les personnages ne sont pas de preux héros, mais ceux en face le sont encore moins. Les coups font mal, l’agression sexuelle est récurrente.
Le sang gicle, la nudité féminine ne se cache pas, notamment dans les premières histoires. Mais Bonten Taro propose aussi des personnages féminins forts, à l’image des récits consacrés à Inoshika Ochô, femme fatale au sens létal, qui se débarrasse de la pègre à coups de flingues et d’épées, accompagnés de répliques narquoises. Mais aussi de Ruri, une femme tatoueuse, extraite d’un même moule, et qui rejoint ainsi la passion de l’auteur pour le tatouage.
Le trait de l’auteur est vif, parfois plus doux, parfois gratté, à l’image d’un auteur qui a toujours cherché sa liberté. Un visuel qui se rapproche d’un certain style du gekiga de ces années, mais sans jamais s’y limiter, avec une énergie certaine et une certaine acidité. Nous sommes dans une évidente fiction, avec toutes les possibilités permises dont des histoires au déroulé chaotique voire irréfléchi. Bonten Taro peut ainsi verser dans un certain grotesque jouissif, à l’image de ces personnages ou de ces morts grimaçants, de même quand il verse dans un horrifique un peu plus direct.
Un échantillon d’histoires dont la plume est ainsi trempée dans un sang et une rage probablement inspirés par une vie indépendante et au plus près de la rue et de ses recoins sombres. Un mauvais genre presque anachronique aujourd’hui, et c’est bien ce qui en fait son charme, y compris dans ses maladresses scénaristiques. C’est ainsi la révélation d’un manga des années 1960-1970 qui serrait les poings et les dents.
L’ouvrage proposé par Le Lézard noir pour faire découvrir sur nos terres l’auteur est un bel ouvrage. Il est riche en éléments documentaires, en mangas mais aussi en magnifiques illustrations de l’auteur ou en photographies des incroyables tatouages de cet auteur hors normes, atypique, et d’une autre époque comme il n’y en aura plus maintenant.