J’ai voulu profiter des petites éditions Glénat sorties cet été pour découvrir quelques BD que je n’aurais sans doute pas achetées autrement. Pour l’instant, je ne peux pas dire que j’ai eu énormément de chance dans ma sélection. Et pour continuer sur cette lancée, j’ai donc eu à me farcir Terra Australis.


Le plus frustrant, c’est que ça commençait plutôt bien.


Les premières pages ont quelque chose de presque poétique. Il y a cette idée d’un territoire encore inconnu des Européens, immense, lointain, presque irréel, et une manière assez élégante d’installer ce qui va devenir une rencontre brutale entre plusieurs mondes. Pendant quelques instants, j’ai cru que j’allais rentrer dans une grande fresque historique, contemplative certes, mais habitée.

Puis le livre commence vraiment.

Et là, j’ai trouvé ça chiant.


Terra Australis possède pourtant un sujet fascinant. À la fin du 18ème siècle, l’Angleterre cherche une nouvelle solution pour gérer ses prisons surpeuplées après la perte de ses colonies américaines. Elle décide alors d’envoyer des centaines de condamnés à l’autre bout du monde afin d’établir une colonie en Nouvelle-Galles du Sud. Onze navires, des militaires, des marins, des femmes, des hommes condamnés parfois pour des délits ridicules, plusieurs mois de traversée et, au bout du voyage, un territoire dont ils ne connaissent pratiquement rien.


Sur le papier, il y avait tout.

Une aventure maritime gigantesque, une histoire de survie, de colonisation, de violence sociale, de choc culturel et surtout une multitude de trajectoires humaines qui pouvaient rendre cette histoire passionnante.

Le problème, c’est que le livre semble tellement préoccupé par l’idée de tout raconter qu’il finit par ne presque jamais raconter quelque chose qui m’intéresse vraiment.

On nous présente énormément de personnages. BEAUCOUP TROP!

Pour le peu d'intérêt qu'ils ont...


On passe d’un condamné à un militaire, puis à un responsable politique, puis à une famille, avant de revenir ailleurs plusieurs pages plus tard. Le récit accumule les visages, les situations et les petites histoires personnelles avec l’idée assez claire de raconter la grande Histoire à travers une multitude de destins individuels.


En théorie, j’aime beaucoup ce genre de construction.

Ici, elle m’a surtout empêché de m’attacher à qui que ce soit.


À peine un personnage commence-t-il à devenir intéressant que le récit part en chercher un autre. Et lorsque certains réapparaissent beaucoup plus tard, j’avais parfois déjà oublié ce qu’ils représentaient exactement. Le problème n’est donc pas uniquement qu’il y ait beaucoup de protagonistes, c’est que le livre prend énormément de temps à les introduire sans que cette durée ne produise forcément plus d’émotion.


Certaines histoires sont installées pendant plusieurs pages, parfois suffisamment longtemps pour donner l’impression qu’elles deviendront essentielles, avant que leurs personnages ne disparaissent du récit.


Ça donne une construction très étrange.

Tout paraît important et à force, plus rien ne l’est vraiment. Le début en Angleterre m’a particulièrement épuisé.

Je comprends parfaitement l’intérêt de montrer le contexte social, les prisons saturées, une justice extrêmement dure avec les plus pauvres et la manière dont certains condamnés pouvaient être déportés pour des délits dérisoires. Ça permet de comprendre qui sont ces gens avant même qu’ils montent sur les bateaux.


Mais bordel que c’est long...


Le voyage vers l’Australie tarde énormément à commencer et j’ai rapidement eu l’impression de lire une interminable introduction. On prépare le départ, on rencontre des condamnés, on expose leurs histoires, on présente les autorités, on discute de l’organisation du voyage et les pages s’accumulent.


Je ne demandais évidemment pas que les bateaux partent à la dixième page, mais quand un récit dépasse largement les cinq cents pages, il faut aussi que cette longueur produise quelque chose.

Et chez moi, elle a surtout produit de l’ennui.

Le plus étrange, c’est que lorsque la traversée débute enfin, le livre aurait pu complètement se transformer.


Tout ce monde est enfermé pendant des mois sur quelques navires. Les différences sociales restent là. Les soldats doivent surveiller les condamnés. Les maladies circulent. La nourriture manque. Les relations se créent. Les tensions peuvent exploser à n’importe quel moment.


C’est pratiquement un huis clos flottant. Là encore, sur le papier, c’est passionnant.

Et là encore, je me suis ennuyé...

Parce que Terra Australis conserve exactement la même manière de raconter. Le livre enchaîne les anecdotes, les dialogues, les explications et les changements de personnages. Il y a bien des morts, des violences, des maladies et des tensions, mais j’ai très rarement ressenti une véritable urgence.


Tout m’a semblé étrangement plat. On me racontait des choses graves sans que je ressente vraiment leur gravité.

On me présentait des destins tragiques sans que j’aie suffisamment eu le temps de m’attacher aux personnages concernés. Et surtout, j’avais régulièrement l’impression que la documentation avait pris le dessus sur la narration.


C’est probablement le paradoxe qui m’a le plus gêné.


Je ne peux absolument pas reprocher au livre de ne pas avoir travaillé son sujet. C’est même tout l’inverse. On sent en permanence l’énorme travail de recherche derrière chaque événement. Les auteurs veulent montrer comment fonctionnaient les prisons, pourquoi certains condamnés étaient envoyés là-bas, comment la flotte était organisée, ce que mangeaient les passagers, dans quelles conditions ils voyageaient et comment la colonie allait pouvoir fonctionner à son arrivée.


Mais une bonne documentation ne rend pas automatiquement une histoire passionnante... Et c’est d’autant plus dommage que le livre semble parfois hésiter entre le documentaire et la mauvaise fiction.


Il veut être suffisamment précis pour donner une véritable leçon d’histoire, mais suffisamment romancé pour nous faire suivre des personnages. Et à mes yeux, il reste constamment entre les deux.

Je ne me suis jamais suffisamment attaché aux protagonistes pour vivre pleinement le récit comme une aventure humaine. Mais je n’ai pas non plus trouvé le propos historique suffisamment approfondi pour avoir l’impression de réellement comprendre la naissance de l’Australie moderne.


C’est même un autre de mes gros problèmes avec le livre.

Quand j’ai commencé Terra Australis, je m’attendais évidemment à lire quelque chose sur l’Australie. (Ce qui paraît relativement logique avec un titre pareil, jusque là, j'ai l'impression d'être un fou...) Sauf que l’Australie met un temps fou à arriver.

Une gigantesque partie du livre se déroule en Angleterre ou en mer et, une fois la flotte enfin arrivée en Nouvelle-Galles du Sud, j’ai presque eu l’impression que le récit commençait réellement au moment où il approchait déjà de sa fin.


Parce que ce qui m’intéressait probablement le plus était justement là.

Comment installer une colonie dans un territoire aussi éloigné ? Tout cela est bien présent.

Mais beaucoup moins développé que je l’aurais voulu!

C’est probablement là que le livre m’a le plus frustré.


Le livre passe énormément de temps à expliquer pourquoi tel Anglais est là, pourquoi tel condamné a été envoyé à l’autre bout du monde ou comment un militaire envisage son rôle, mais la population qui vit déjà sur place reste beaucoup plus mystérieuse.

Évidemment, ce choix peut se défendre.

Le projet consiste principalement à raconter la "First Fleet" et ceux qui la composent.

Mais ça crée quand même un énorme déséquilibre.


Le dessin n’a malheureusement pas suffi à sauver l’expérience.

Philippe Nicloux possède un trait expressif et certaines compositions sont vraiment réussies. Les grands paysages, l’océan, les navires ou certaines atmosphères fonctionnent très bien. Le noir et blanc apporte aussi quelque chose aux prisons anglaises et aux cales des bateaux.

Mais je trouve l’ensemble assez irrégulier.


Certaines planches sont très travaillées et peuvent vraiment avoir de la gueule, tandis que d’autres me semblent beaucoup plus fonctionnelles. Les personnages possèdent souvent des expressions très marquées, parfois presque caricaturales, et ce choix ne m’a pas toujours aidé à rentrer davantage dans l’histoire.


Le noir et blanc fonctionne parfaitement dans la première partie, beaucoup moins pour moi lorsque le récit arrive enfin dans des paysages que j’attendais justement de découvrir.


Alors je peux vaguement comprendre que la BD puisse plaire... Je vois très bien pourquoi elle peut passionner.

L’ambition est immense. La documentation est évidente. Le sujet est fascinant. Le dessin possède de vrais moments de beauté. Le récit essaie de redonner un visage à des gens que l’Histoire résume souvent à quelques chiffres.


Je vois tout ça mais je me suis fait chier comme jamais...

Parce qu’au bout d’un moment, je n’avais même plus envie de savoir qui allait survivre, qui allait disparaître ou comment les relations allaient évoluer.

Je voulais simplement arriver au bout.

Ce qui est assez terrible pour une histoire qui raconte justement l’un des voyages les plus improbables de l’histoire moderne.


Sans vouloir être désagéable... Terra Australis raconte des gens condamnés à traverser la moitié du monde pendant des mois pour atteindre une terre inconnue.

Et quelque part, je crois que j’ai compris leur souffrance... Moi aussi, j’ai trouvé le voyage interminable.


KumaCreep
2
Écrit par

Créée

le 13 sept. 2026

Critique lue 3 fois

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