Terre ou Lune
8.4
Terre ou Lune

BD franco-belge de Jade Khoo (2026)

Parmi les quelques merveilles qui ont croisé mon chemin en ce début d'année (découverte bouleversante des textes de Krasznahorkai, ainsi que du monstre 2666 de feu Roberto Bolano), l'album de Jade Khoo a constitué un véritable enchantement, un ineffable ensorcellement et une plongée instantanée dans toute la beauté et la cruauté secrète de ses planches.


C'est comme envouté que l'on pénètre cette immense tragédie, dissimulée dans le dessin splendide, fin, chatoyant et chamarré de l'autrice. Car si les planches sont effectivement sublimes, époustouflantes, chargées de beautés champêtres, oniriques, ensorcelantes, paisibles, ponctuées ça et là de machines au contours très épurés, si le traitement de la lumière, des paysages, des visages, de la manière de peindre les oiseaux (!), se fait tout bonnement magistral, c'est pour mieux cacher la réalité sordide et peu reluisante de ce monde parfait, ce faux Eden que dépeint Terre ou Lune, réalité que la dessinatrice laisse filtrer en de fugaces éclats, comme si l'album lui même s'évertuait, par un millier d'images enchanteresses, à taire et cacher les failles sordides sur lesquelles repose la société de la Lune.

Ce nouveau paradis que se sont bâtis les Hommes sur l'immarcescible satellite (ou plutôt une certaine frange de l'humanité, le reste pourrissant sur une planète Terre ravagée) rappelle indiscutablement la révoltante utopie barjavelienne, donc vichyste par extension, puisqu'elle convoque l'idéal du retour à la terre, à la famille, ainsi que du bannissement quasiment radical de toute technologie (chose que l'on retrouve dans le dernier acte de Ravage dudit Barjavel, dans lequel les sociétés ultra modernes et outillées des hommes s'effondrent et laissent place à un retour aux communautés féodales, incarnations parfaites s'il en est du dégueulasse slogan Travail Famille Patrie), idéal que l'autrice se permet très justement de questionner et de condamner : le retour à la terre, à l'idylle, se fait pour et par une caste dominante, xénophobe, avare de ses richesses, de pouvoir, et qui se retrouve à chasser de manière impitoyable les quelques immigrés terriens, dont la mère du personnage principal, Othello, est issue. Le parallèle est par ailleurs glaçant : nous délaissons lors de quelques pages le décor d'une nature presqu'immaculée pour des conduits sales, grisâtres, exigus, que les terriens sont obligés d'emprunter, au péril de leur vie, pour pouvoir espérer atteindre une existence plus paisible, loin des horreurs qui se déroulent sur la Terre, où tout est venu à manquer.

De même, la concept de famille est très vite mis à mal par Jade Khoo : le jeune Othello devient assez tôt l'impuissant spectateur (et, à son insu, acteur !) de la haine au sein même de cette cellule familiale, et ne cesse tout au long de l'album de se poser la question de la transformation, de prime abord illogique, de l'amour (ou l'apparence de l'amour, la question est en suspend à l'issue de ce premier tome) en une haine meurtrière.


Ce drame familial pousse ainsi le jeune garçon à questionner le monde qui l'entoure (puisque la certitude première, celle de la famille, s'est effondrée), à plonger dans le passé de sa mère

pour mieux comprendre le meurtre (œdipien, par procuration, en quelque sorte) du père

au risque d'être incompris par ceux pour qui l'utopie est toujours bel et bien effective, au risque, même, de ne pas comprendre, encore, les réactions de ceux qui en sauraient plus que lui, comme une mystérieuse musicienne renégate (car la musique, sur la lune, est une pratique illégale, par peur, peut être, des hommes du satellite pour l'art qui agit inévitablement comme outil d'émancipation, d'empathie, de remise en question) qui semble détenir les clés de certains secrets.

Que reste-t-il donc, à ce jeune Othello ? Quelques amis, et, surtout, les oiseaux. Car si la société lunaire semble s'être évertuée à tuer toute idée de résistance, en broyant toute individualité dans l'individu, pour le changer en vulgaire coquille remplaçable, interchangeable (il y a à ce propos quelques planches équivoques qui affichent une masse travailleuse uniforme, revêtue de la même combinaison) elle n'a pas pu empêcher la nature, cette nature prodigue qu'elle place aux fondements même de sa société totalisante, d'instiller dans certains cœur l'amour du vivant, le désir irrépressible de protéger ce qui est faible (des oiseaux, magnifiquement détaillés, en l'occurrence) et donc de percer les illusions mortifères de ce faux Eden.


Nombre de questions restent toutefois posées, et en suspend, dans ce premier tome : Pourquoi la haine ? Comment dissiper les illusions du faux Eden ? à quel prix ? comment refaire société avec les terriens ? comment concilier l'idéal et le réel, cruel, terrible et implacable ?


Nous verrons bien où tout cela mène.


louihendrixx
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le 19 févr. 2026

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louihendrixx

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