Tongues est une BD déroutante qu'il faudra relire. Les récits, les voix et les thèmes s’y superposent sans mode d’emploi, produisant un trouble qui fait partie intégrante de l’expérience.
La BD mêle une fable prométhéenne et un thriller fantastique, inscrit dans une ambiance de terrorisme oriental particulièrement malaisante. Difficilement résumable, ce premier tome développe une triple intrigue, à des temporalités distinctes, qui finissent par se croiser.
Le dispositif formel accompagne ce trouble : pages qui se déplient, structures de planches très libres, cases aux formes variées. Cette inventivité graphique participe clairement à la sensation de voir au-delà de l’habituel. J’ai également beaucoup apprécié les encarts abstrait qui laisse imaginer une langue mathématique sensible, comme une expression de l’univers (une proposition perché, mais cohérente)
Au-delà du récit sur l’effondrement et l’humanité, Tongues interroge également sur le pouvoir du langage. La petite fille, fil conducteur de l’histoire, n’est pas là pour émouvoir mais pour poser cette question inconfortable : que devient une parole empêchée quand elle grandit ? Ici, le trauma n’est pas spectaculaire, il est structurel. Nilsen montre que parler n’est jamais innocent : certaines paroles dominent, d’autres sont empêchées, déformées, intériorisées. La langue peut être un outil d’émancipation comme un instrument de contrôle.
Il faut aborder cette œuvre intrigante avec une réelle ouverture, accepter de s’y perdre, et surtout accepter d’y revenir.