C’est le hasard des déambulations en librairie et les recommandations enthousiastes des professionnels qui ont attiré mon attention sur Ulysse et Cyrano.
Entre ses couleurs chaudes qui la font immédiatement ressortir des rayons et les coups de cœur des bibliothécaires de ma médiathèque, l’ouvrage semblait jouir d’une réputation impeccable.
C’est donc la curiosité piquée, mais sans rien connaître du thème, que je me suis plongé dans cette lecture.
Dès les premières pages, le ressenti est d’abord simplement agréable, sans émotion particulièrement vive. Graphiquement, l’œuvre propose un style très crayonné, un mélange texturé qui évoque le pastel, le crayon de couleur et parfois une touche de peinture. Le design des personnages interpelle par son hétérogénéité car le mentor arbore un look de gros monsieur bourru, une sorte de Casimir ultra-expressif qui lorgne brillamment du côté du cartoon à la française, tandis que le jeune héros est traité de façon beaucoup plus sobre, presque trop commune.
Ce contraste marqué crée une dualité visuelle évidente entre l’exubérance du mentor et la timidité du trait réservé au protagoniste.
L'intrigue nous parachute dans une famille de la haute bourgeoisie où un jeune garçon ploie sous la pression familiale. Il doit obtenir une réussite scolaire maximale et reprendre l'affaire de ses parents, alors que son intérêt est inexistant.
Initialement dépeint comme un adolescent un peu hautain, le personnage gagne rapidement en capital sympathie dès que l'histoire démarre. À la suite d’un scandale médiatique géré par le père, le jeune homme et sa mère s'exilent à la campagne. Le rythme s'accélère alors de manière très efficace et c'est là qu'intervient la rencontre fortuite avec ce fameux colosse bourru qui sauve le garçon de la noyade.
C'est précisément à cet instant que le récit bute sur son plus gros point noir. Après avoir goûté une rillette offerte par son sauveur, le héros exige instantanément qu'on lui apprenne à cuisiner. Ce déclic arrive comme un cheveu sur la soupe, car rien n’explique d’où sort cette soudaine vocation magique. Ce manque de crédibilité psychologique est le reproche majeur que je fais à l'œuvre. La transition est si abrupte que j'ai passé le reste de ma lecture à attendre en vain que le jeune homme change d'avis.
Pourtant, si l'on accepte de fermer les yeux sur cette entrée en matière forcée, la relation de mentorat qui s'installe s'avère très agréable à suivre. Mieux encore, c'est ici que le dessin révèle une dimension insoupçonnée et magistrale avec la mise en scène de la nourriture. Les séquences de préparation des repas sont le point fort absolu de l'œuvre.
Le dynamisme insufflé rappelle l'efficacité d'un shōnen manga, parvenant à rendre le moindre geste captivant et visuellement délicieux. Lisant généralement tôt le matin ou tard le soir, ces pages m'ont systématiquement déclenché une faim terrible. À ce niveau de gourmandise et d’efficacité, on frôle le savoir-faire du studio Ghibli. En tant qu'amateur de gastronomie, voir la création d'un plat ainsi sublimée m'a littéralement mis l'eau à la bouche.
Si la technique et les dialogues bien troussés sauvent l'ensemble, le scénario ne brille ni par son originalité ni par son audace. L'intrigue est cousue de fil blanc du début à la fin, déroulant une formule linéaire et sans aucun rebondissement avec un concours perdu d'avance et une réconciliation attendue entre le vieil homme et un ancien ami fâché. L'histoire cumule tellement de clichés qu'il n'y manquait qu'un petit chien rigolo pour que la panoplie soit complète. On regrettera également quelques passages un peu trop verbeux pour pas grand-chose.
Face à un récit aussi simple et prévisible, je reste perplexe quant au torrent d'éloges et d'émotions que cette bande dessinée suscite chez la majorité des lecteurs. Ulysse et Cyrano reste une lecture fluide qui se lit toute seule et remplit son contrat de divertissement, principalement grâce à la splendeur de ses scènes culinaires. Ce fut un moment d'évasion agréable mais qui n'a rien de mémorable. Mon expérience n'a pas été mauvaise pour autant, mais la BD va sagement retourner sur les étagères de la médiathèque car elle ne rejoindra pas ma collection personnelle.