L'éternité est amoureuse des travaux du temps

Avis sur 2001 : L'Odyssée de l'espace

Avatar Bernard-Blaise Posso
Critique publiée par le

Ce titre est issu d'une citation de William Blake.

Chacun d'entre nous a entretenu une relation particulière avec ce film de Stanley Kubrick : fascination ou agacement, c'est selon. La critique de l'époque, à la sortie de 2001 est au diapason : la réaction de Renata Adler, au "New Yorker" - anti-Stanley, comme il se doit dans ce milieu "éclairé"- est sans équivoque : "film d'un ennui mortel, préoccupé par ses effets spéciaux, il se garde bien de dévoiler un vrai message, ce pourquoi il était destiné, semble t-il".

Il faut bien, à ce stade, débrouiller, une fois de plus, ce sac de noeuds : en 1959, Kubrick songe déjà à un film de science fiction et la présence possible de formes de vies influant sur les nôtres. C'est son exégète et ami, Alexander Walker, universitaire et critique qui nous le dévoile :

"- Après notre dîner, avec Stanley, en remontant chez lui (à N. York) je suis tombé sur un tas de boîtes de films accumulées, des films asiatiques dont les titres évoquaient la présence d'extra-terrestres : petits films de qualité disons médiocre. Stanley a posé le doigt sur sa bouche : "gaffe à ce que tu écris ! "

Dès 1965, après le succès de "Dr Stangelove", Kubrick se sent prêt, il a la confiance de la M.G.M. et a développé maintes possibilités, comme à ses secrètes habitudes, mais il lui manque une intrigue.

Il attaque la lecture de dizaines d'ouvrages de S. F mais un de ses amis et conseillers (M. Karas), lui recommande Arthur Clarke et précisément la nouvelle "la Sentinelle", passée inaperçue : un gardien de notre univers... et d'autres ouvrages encore : Kubrick achète le tout et convoque Clarke. Voilà le début d'une étrange relation où les deux travaillent à divers scénarios, une relation pour le moins névrotique où deux égos s'imprègnent l'un de l'autre, pour mieux se disperser voire s'affronter : ainsi se réalise Stanley Kubrick, toujours et encore, dans la confrontation des idées, plus que dans le confort, qui étaient pourtant destinés à se conjoindre.

Le projet se nomme "Voyage au delà des étoiles", ainsi était-il vendu à la MGM, prévu pour trois millions de dollars - le film coûtera au total onze millions de l'époque.

Stanley Kubrick se trouve devant la toile d'un peintre qu'il va barrer de traits grossiers et affiner au fur et à mesure, en traits de plus en plus minces et en s'éloignant de la vision primaire de Clarke : "parfois je pense que nous sommes seuls dans l'univers et parfois je pense que non, dans les deux cas, cette idée me fait chanceler".
C'est sans doute trop peu dans l'esprit d'un Kubrick qui veut atteler un sens métaphysique à un "voyage" qu'il imagine à partir de la naissance de l'intelligence de l'Homme jusqu'à son accomplissement, de son univers de primate jusqu'à l'affrontement vers l'imperceptible, vers l'Inconnu : quand le singe découvre l'arme et les moyens de s'en servir contre plus fort que lui, c'est tout le cinéma de Kubrick qui nous brûle la rétine. Dès les "sentiers de la gloire" ces soldats d'hier et d'aujourd'hui, issus de l'Antiquité et de la Renaissance cherchent à vaincre, sans le vouloir ni le pouvoir, une colline imprenable, sur ordre d'une Autorité supérieure, quel qu'en soit le prix dérisoire.
Et mortel.

Un monolithe, dans ce film, dont on ne sait d'où il provient, sagement posé sur ces terres désolées, semble être un révélateur de la puissance à venir pour les primates. Les opprimés découvrent le pouvoir de l'arme : cet élément est récurrent dans le cinéma de guerre de Kubrick, guerre envers soi, guerre envers d'autres, la guerre comme raison de perpétrer l'espèce.
S'ensuit la coupe sublime de la découverte de l'os devenue massue qui aboutit en bombe orbitale.

Le voyage devient Odyssée pour l'homme seul, prêt à s'accomplir (sans choix ni loi) ce que d'autres autorités ont imaginé pour lui. Ulysse, dès lors, est seul et sans fil : ainsi en a voulu l'Ordinateur, véritable personnage de ce film sans héros, symbolisé par l'oeil du cyclope, omni-voyant, détenteur de secrets quant à la finalité de cette quête - jusqu'à cette erreur qu'il commet sans que toute sa programmation nous soit compréhensible . Cette défaillance est la clé du cinéma de Kubrick, déjà présente dans Dr Stangelove.
Omniscient, as aux échecs, lisant sur le bout des lèvres de ces pantins, leurs desseins meurtriers pour l'anéantir - du fait d'une erreur volontaire ou non, l'Ordinateur échoue (?) ou provoque, se provoque lui-même ? .... Quand Bowman trouve l'astuce de pénétrer à nouveau dans la navette - à laquelle l'oeil circulaire (qu'on retrouvera dans "Orange mécanique" dès son ouverture, puissance et impuissance) a échappé, il s'expulse et accouche de l'homme nouveau :
Il finira par tuer le rival et le père (comme dans Barry Lyndon - émasculé - pour achever dans le franchissement dans l'absolu inconnu à nos yeux - la porte des étoiles) par une poursuite interstellaire de ce monolithe naviguant comme un signal et son aboutissement : une chambre de la Renaissance, (là même, où pour Kubrick, l'Art est venu à l'homme) où, se dédoublant et en se multipliant - car plus rien de physique ni de notre logique ne sont importuns pour cette occasion - ni le temps réel terrestre ni nos espaces-temps - le voyageur malgré lui se voit vieillir, finir et enfin renaître en sentinelle de notre terre. Le monolithe ,alors, s'impose à l'oeil du regard du mourant, le pénètre et le fait renaître...

... Car 2001 est une oeuvre finalement optimiste : naissance, mort et renaissance gouvernent ce chef d'oeuvre absolu que d'aucuns ont pris pour banale oeuvre de science fiction, et qui n'en finit pas de rester, soit comme un manifeste métaphysique, soit comme une symphonie musicale, soit comme un signe d'espérance : rien ne meurt jamais.
Un chef d'oeuvre insondable pour nos yeux impatients, une leçon de cinéma.

Posts scriptum :

  • C'est Wally Veevers âgé et fatigué, déjà présent avec Strangelove, qui acheva de mettre en oeuvre les effets spéciaux, non numériques, conçus par Stanley. Il conçut une navette de 20 m de long, qu'il filma centimètre par centimètre, des heures durant, donnant l'impression de mouvement.

  • Parmi nombre de techniciens, certains trouvèrent des astuces : ainsi de simples tâches d'encre, bleues et jaune pour la plupart servirent à l'ouverture de la porte de Jupiter !
    Parmi eux, un certain Douglas Trumbull, allait devenir célèbre avec S. Spielberg.

Clarke se livra à un roman tiré du film, mais Kubrick fit tout pour retarder le projet pour que le film sorte avant le roman ! Finalement, 2001 par Clarke rencontra le succès - avec une suite d'ailleurs à nos yeux inutile " 2010", dont il cherche à combler les tenants et aboutissants de cette première oeuvre décidément obscure, à ses yeux, et dont les idées furent élaguées

Martin Scorsese, fan du film, se déclara, "impressionné par l'exceptionnelle simplicité de cette oeuvre à nulle autre pareille".

2001 fut tourné en procédé "cinérama", il fit grande impression dans ce format, mais c'est dans une version anamorphosée, dans des salles de cinéma non équipées pour le format initial, qu'il trouva son public dans le monde entier.

Après ce film, Kubrick accéda a une totale indépendance et put tourner, avec la Warner, tout ce qu'il voulait.

Kubrick donna, à la sortie de l'oeuvre, une large interview dans le magazine "Play boy". Déçu et désappointé à l'idée d'illustrer par des mots ce qui était film visuel, il trouva cette intervention sans intérêt et décida dès fin 68 de ne plus jamais commenter ses films, hors quelques universitaires dont Michel Ciment (en France).

**Addendum (07/2017)

"2001 " a survécu. Près d'un demi-siècle plus tard, il demeure une référence allant du spectateur-cinéphile aux scientifiques, universitaires, philosophes, épistémologues et grands Critiques.
Il figure dans le classement de l'American Film Institute comme un des dix premiers films de l'histoire, et le troisième de la seconde partie du 20ème siècle au même titre que 'The Godfather (1972) et "Apocalypse Now". Seuls "Vertigo", d'Hitchcock et encore "Huit et demi" de Fellini peuvent être considéré à sa hauteur.
A propos de "hauteur", Martin Scorsese a dit : "nul doute que nous soyons assommé par cette Vision." (... ) il nous paraît impensable qu'un tel artiste ait pu aller au dessus d'une telle montagne que nous sommes réduits à contempler aussi-bas" (2008).

BBP

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2001 : L'Odyssée de l'espace est une œuvre produite par Warner Bros©, découvrez la Room 237 de SensCritique.

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