En Avril, fais ce qu'il te plaît

Avis sur Avril et le Monde truqué

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Et Tardi interdit de guerre de 14 …

C’est la première surprise, celle qui peut-être révèle tous les contre-pieds, toutes les contradictions immédiates qui rythment l’étonnant récit de ce monde effectivement très truqué où Tardi assure les dessins pour un récit concocté par d’autres, qui commencent par le priver de sa plus grande période.

Car tout commence de façon très étonnante, avec une relecture inédite de l’histoire : la visite de Napoléon III soi-même à un savant réputé, spécialisé en découvertes définitives, du type « sérum de l'immortalité », expérimentées sur divers animaux ; colère Napoléon ; explosion terrifiante du laboratoire et mort de l’empereur.

Les conséquences, inéluctables, s’enchaînent alors : mort de Napoléon III, pas de guerre de 70, pas de bataille de Sedan, pas de Commune non plus, mais une paix durable entre l’Allemagne et cette nouvelle France, sous l’égide des successeurs de l’Empereur, Napoléon IV, Napoléon V, et donc pas de guerre de 14-18 non plus. Tardi, interdit, n’aura donc pas droit à la guerre des tranchées ni au soldat inconnu. On se serait donc trompé.

Tout le récit fonctionne sur cette confusion volontaire, sur ces allers et retours immédiats entre le bien et le mal – la paix durable mais dans un monde bien plus dévasté que s’il était en guerre, un univers parallèle, verdoyant, préservé, (alors que les arbres ne poussent plus sur la terre) et en même temps porteur de mort pour la terre … Tout est double, en permanence, comme les deux Tour(s) Eiffel désormais érigées dans Paris.

Et l’idée d’avoir confié cet univers à Tardi fonctionne parfaitement – un monde à la fois pleinement réaliste, celui du XIXème siècle auquel il aime à se référer, mais aussi l'univers fantastique dont il est aussi familier, jusqu’à l'uchronie et la SF, un monde peuplé de monstres, de créatures hybrides, et d’étranges machines aussi. Parce que, nouvelle bizarrerie, tous les savants, les plus grands, ont été enlevés – et le monde n’a pas pu bénéficier de leurs inventions (on aura droit, en direct, à celle de l'électricité), on en est resté au stade de la vapeur, du charbon, de la suie. Et alors qu’on s’attendrait à voir des trains et des trains, on voyage en fait dans d’étranges machines, des voitures à vapeur insolites, des énormes téléphériques urbains, des dirigeables, des sous-marins remontant les fleuves.

Réaliste et fantastique, et infiniment poétique.

Le trait de Tardi, sans doute tributaire de la ligne claire, se reconnaît pourtant instantanément, jusque dans sa graphie lorsque des mots apparaissent sur les dessins : ses contours très marqués, ses traits physiques récurrents, le nez surtout – en patate ou en tire-bouchon., et la plus grande faiblesse du trait, qui est aussi la marque de Tardi, se révèle peut-être dans les très gros plans trop sommaires, qui traversent moins bien le grand écran que les somptueux paysages. Et on retrouve aussi, évidemment, son noir-et-blanc jusque dans la couleur. Ici, on est plutôt dans un très beau gris et blanc, avec maintes nuances de gris ; et quand la couleur apparaît, dans de magnifiques aquarelles, c’est parfois, rarement, avec des rouges flamboyants, bien plus souvent très assourdis, un bordeaux sombre, ou dans des bleus glacés. Les personnages sont immédiatement identifiés, Avril ressemble comme une sœur à Adèle Blanc- Sec et le commissaire qui traque les héros à tous les commissaires de Tardi – et quasiment avec le même nom.

Les perspectives sont vertigineuses, les décors truffés de multiples détails, dont beaucoup passeront inaperçus mais donneront à l’image une profonde intensité ; Et c’est très beau.

Le récit respecte tous les codes des films d’aventures et des histoires pour enfants – même lorsqu’il semble virer au noir : les poursuites se multiplient (presque trop) sur un rythme trépidant, les morts violentes se multiplient, même dans le clan des héros mais tous finissent par ressusciter, les amoureux s’embrouillent puis se réconcilient, les familles décomposées finissent par se recomposer … et les figures du fantastique s’enchaînent, rien ne manque – sérum avec formule magique, animaux qui parlent (et qui espionnent), mondes sous-marins et souterrains, fusée … le compte à rebours s’enclenche.

Mais là encore tout est (joliment) truqué. Ce monde, c’est évidemment le nôtre, un monde d'adultes aussi, malgré la tentative de réécrire l’histoire. Le réel, d’abord en filigrane, y retrouve sa place et ses menaces,

• Pour le bien de l’humanité, les savants (on reconnaît Einstein, Fleming et quelques autres), dans les deux camps, jouent aux apprentis-sorciers,
• dans un monde ruiné et sinistre, le dernier arbre est conservé dans un musée,
• Et dès le début du film, des nuages mystérieux, lourds et pleins de menaces, qui ne s’arrêtent pas aux frontières, apportent destruction et ruines,
• Aux prisons et aux barreaux « traditionnels » de l’univers dévasté, répondent, dans l’autre monde, celui de la jungle luxuriante et des varans qui parlent, des prisons de très haute technologie,
• Et au bout du compte, la bombe (atomique) ne demande qu’à exploser.

Et le compte à rebours …

On retombera sur ses pieds, évidemment pour retrouver des repères familiers, les premiers pas sur la lune, jusqu’à Paris retrouvant enfin sa Tour Eiffel unique.

Et c’est très beau.

Mais pas forcément si optimiste – comme l’univers de Tardi.

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