Effet papillon

Avis sur Babel

Avatar JimBo Lebowski
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"Babel" s'est offert à moi au milieu de la nuit après avoir farfouillé lascivement pendant 5 bonnes minutes dans mon disque dur pour trouver un truc regardable, un choix par défaut car d'avantage fatigué de dénicher le bon film au bon moment, et aussi ras le bol d'expérimenter les derniers navets d'horreur des années 2010. Je me suis donc lancé sans infos dans ce long métrage, je ne sais plus qui me l'a conseillé d'ailleurs, en tout cas il est resté un moment dans la poussière de mon téraoctet, je savais juste qu'il y avait Brad Pitt dedans, c'est tout ...
Puis je vois le nom de Inárritu au générique, (futur) mister "Birdman", le type qui a réalisé le très bon "21 Grammes" (qu'il faudrait que je revois au passage), ah mais oui mais c'est bien sûr !

Ce fameux style "21 Grammes" se fait en quelque sorte ressentir mais ici point de puzzle, plutôt 4 histoires se rejoignant plus ou moins les unes aux autres par le biais de découpages se recollant grâce au montage et à la trame narrative, en fait on est plus dans l'axe "rubik's cubique" d'un "Magnolia" de P.T. Anderson.
On démarre dans le désert du Maroc avec une vente de fusil paraissant totalement anodine qui sera le point de départ d'un lent effet boule de neige, deux gosses s'amusent à tester l'arme en tirant du haut des montagnes sur des véhicules traversant les routes sinueuses, puis après avoir canardé sans trop d'habileté un bus, il stoppe brusquement, les garnements s'enfuient. Fondu enchaîné sur deux autres enfants courant dans le living-room d'une maison gardée par une nourrice mexicaine dans la ville de San Diego, on remarque donc ce procédé propre à Inárritu, ce cut abrupte et déconcertant, mais l'intrigue du premier acte est planté donc on attends de voir comment les bouts vont se relier, et c'est là tout le but du film, on veut y avancer sans ligne directive, le film ne compte pas nous prendre par la main et c'est tant mieux.

Les situations se construisent et évoluent pour cibler les différents enjeux de Amelia, du couple interprété par Brad Pitt et Cate Blanchett et de ces deux jeunes marocains sur quatre faces distinctives, au Maroc et aux États-Unis donc, puis au Mexique, et, beaucoup plus surprenant, au Japon où on suit une adolescente sourde et muette. Cette dernière vignette reste mystérieuse pendant la majeure partie du film dans le sens ou elle semble être en totale inéquation avec le reste de l'histoire, elle aborde la détresse de cette handicapée entre conflit paternel et désirs sexuels inassouvis à fleur de peau, le montage fait en sorte que les parties s'enchaînent avec celle ci, et le dénouement nous donnera enfin son importance et en fera, malheureusement, la faiblesse principale du film, j'y reviendrai.

Pour ce qui est de la mise en scène c'est saisissant, sans grands défauts même si parfois la composition musicale instrumentalise un peu trop les sentiments du spectateur, mais ça fonctionne tout de même et la réalisation reste fluide, les acteurs sont au top (Cate Blanchett en tête, comme très souvent), globalement Inárritu maîtrise totalement son sujet, et nous, brave spectateur, on est littéralement immergé (comme quoi le hasard fait bien les choses, le choix quasi désinvolte de ce visionnage m'a comblé au bout d'une demi heure ...).
Ce qui uniformise principalement ces quatre situations c'est la décente aux enfers des protagonistes avec un rythme concordant et sensitif, c'est dur et pessimiste, c'est vraiment puissant, encore une fois une preuve d'orchestration du réalisateur mexicain tout à fait admirable, qui au passage a été récompensée au Festival de Cannes par le prix de la mise en scène en 2006, légitimement je pense.

Puis vient donc ce fameux dernier acte nous donnant la cohérence de la partie japonaise, et c'est une vraie déception car on sent clairement le scénario bâclé, comme si c'était un petit détail via un personnage à l'autre bout du monde qui aurait causé tout ce fait divers, mais ça n'est pas tout à fait convainquant, paraissant trop comme un pseudo climax raté, car l'élaboration du personnage de l'handicapée semble du coup avoir été instaurée pour volontairement nous dérouter sans lien direct avec les trois autres vignettes (qui pour le coup étaient tout à fait lisibles entre elles), on peut assimiler ça à une sorte d'effet papillon, mais comme c'était attendu pendant plus de 2h, et franchement on se demandait comment ça allait être expliqué pour tout dire, ça tombe légèrement à plat et pour un final c'est un peu mal venu. Heureusement qu'une dernière partition musicale divine opère pour limite se faire pardonner et terminer sur un joli travelling optimiste.

Globalement "Babel" m'a beaucoup plu, une vraie belle surprise, avec ses moments de grâce, cette mise en scène extraordinaire, ce montage audacieux et ce rythme hautement efficace, reste ce petit raccourci scénaristique qui fait tâche, assez dommage car Inárritu n'est pas passé loin de pondre un grand film, il restera "juste" excellent, tout de même !

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