Descent into mystery

Avis sur Batman

Avatar Buddy_Noone
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En 1988, au vu de la rentabilité de son second long-métrage Beetlejuice, Tim Burton entre dans les bonnes grâces des producteurs de la Warner qui lui proposent de diriger leur grand projet de l'époque, la première grande adaptation au cinéma des aventures du Caped Crusader. Propriétaire des droits cinématographiques des éditions DC comics, la Warner se souvient du succès faramineux du Superman de Donner et compte bien capitaliser cette fois sur le justicier de Gotham. Burton accepte. Pourtant de son propre aveu des années plus tard, il n'a jamais rien eu d'un lecteur assidu de comics, encore moins le profil type du fan pur et dur soucieux de respecter l'univers original comme le furent par la suite Sam Raimi et Chris Nolan. Mais le Caped Crusader est parmi les super-héros qui pullulent sur toute sorte de support, le seul à intéresser Burton car il pense bien concilier l'univers de l'homme chauve-souris avec sa sensibilité morbide et torturée sans pour autant le dénaturer. Les studios soumettent alors à Burton un premier scénario que le réalisateur rejette aussi sec, déclarant ce script trop proche de celui de Superman dans la trajectoire narrative du héros (enfance, trauma, premiers pas de justiciers, confrontation avec le vilain, triomphe du héros). Trop simpliste à son goût, Burton engage le scénariste Sam Hamm qui soumet à Burton un script plus sombre et torturé, mélangeant habilement les références aux comics (The Killing Joke en tête) et les pieds-de nez narratifs aptes à confondre les certitudes du public.

Au coeur des préparatifs, les studios font des pieds et des mains pour que Nicholson accepte le rôle du Joker (avec à l'appui un légendaire cachet de 60 millions de dollars plus des intérêts sur les recettes) après avoir auditionnés Robin Williams et James Woods entre autres, Prince s'impose pour pousser la chansonnette et surfer sur le succès de la batmania (après que Michael Jackson ait refusé de participer au score) et Sean Young l'interprète envisagée de Vicky Vale se pète une jambe à cheval à quelques jours du début des prises (elle sera remplacée au pied-levé par Kim Basinger). Burton, lui, fait du mieux qu'il peut pour conserver son intégrité artistique et garder une vision cohérente. Il frappe ainsi un grand coup et persévère malgré la pression des fans en imposant la crevette Michael Keaton dans le rôle de Bruce Wayne/Batman, convaincu du talent de l'ancien humoriste depuis leur collaboration sur Beetlejuice. La Warner, loin de lui mettre des bâtons dans les roues quant à ce premier choix, le soutient contre toute attente. Alors que Hamm est contraint à plusieurs réécritures aptes à contenter les investisseurs, Burton démarre les prises avant même de connaître le traitement définitif du scénario. Plusieurs éléments narratifs restent à déterminer et le tournage démarre dans la plus complète confusion.

Parallèlement, la Warner lance une gigantesque campagne de promotion en vue de préparer les foules à réserver leurs tickets pour la sortie du block-buster annoncé. En plein tournage, Burton, malgré tout l'appui du studio quant à sa vision, se heurte pour la première fois de sa carrière à l'enfer d'un planning hyper-balisé, confronté à des impératifs pharaoniques, aux desideratas de chaque exécutifs représentants un investisseur (car ils sont évidemment nombreux à avoir mis la main à la patte) et à des difficultés techniques auxquels Burton ne sait faire face. Le réalisateur ne maîtrise pas encore certains effets de plateaux et l'ampleur des séquences d'action le dépasse au point que c'est le tâcheron Peter MacDonald (futur réalisateur du chef d'oeuvre belliciste et ringard Rambo 3) qui le remplacera à l'occasion.

Au terme du tournage et de la post-production, Burton sort lessivé de l'expérience. Le carton monumental du film durant l'été 89, longuement préparé en amont par des mois de promotion publicitaire, n'étonne plus personne. Burton lui garde cependant un goût amère, persuadé qu'il y aura laissé un peu de son âme dans le projet. Un tel succès sur son cv lui ouvre les portes d'autres studios et c'est vers la Fox qu'il se tourne pour mettre en oeuvre un film bien plus personnel et authentique, plus fidèle à ses obsessions et à son imagerie poétique, Edward aux mains d'argent, que certains considèrent encore aujourd'hui comme son chef d'oeuvre. Edward ayant la côte auprès des foules, la Warner ne tarde pas à revenir au galop pour proposer à Burton de réaliser la suite de Batman. Le réalisateur hésitera avant de s'engager à nouveau dans une telle production après le calvaire qu'il a subit sur le premier volet. Il accepte à la seule condition d'avoir un contrôle total sur ce nouveau film, le studio accepte et Burton livre ce qu'il est juste de considérer aujourd'hui comme son oeuvre la plus aboutie, une adaptation audacieuse tant elle subvertie le comics original pour servir les aspirations thématiques et esthétiques de l'artiste.

Mais revenons à Batman, premier du nom. Film choral dont la concrétisation relève de l'investissement de plusieurs parties, il n'en est pas moins la résultante d'un projet porté à bout de bras par Burton. Singulier dans son approche tant la forme, même si elle convoque assez d'aura ténébreuse, se distingue de l'esthétique générale de la vision burtonienne (qui oscille habituellement entre gothique et merveilleux), Batman tire son originalité des multiples références atmosphériques qu'il convoque. La première partie du film présente ainsi les atours d'un film noir où gangsters enchapeautés, clopes au becs, longs manteaux et cols relevés se diluent dans les vapeurs brumeuses de sinistres venelles au coeur d'une métropole aliénante. Les collusions entre caïds et flics ripoux vont bon train, une sublime femme fatale trompe son mari mafieux et vieillissant pour son séduisant bras droit qui se voit déjà prendre la place de son patron, un procureur ambitieux (Harvey Dent, futur Double face) nouvellement élu s'enlise dans une bataille juridique contre le crime organisé et les journalistes de presse rôdent tels de pathétiques charognards à l'affût de quelque sordide affaire. Au milieu de ça une légende urbaine prend forme et se répand par le bouche-à-oreille, enveloppé d'une aura de terreur propre à alimenter la superstition des criminels gangrenant la ville aux heures les plus tardives. Une chauve-souris géante s'attaquant tel un vampire à n'importe quel criminel à la tire passant à sa portée. Tous les éléments du film noir, genre prolifique dans les années 40 et 50, sont là. La présence d'abord fantomatique du justicier en est la remarquable exception. Il est important de noter que Burton et son scénariste se jouent allègrement des certitudes du public dès leur introduction en présentant une petite famille sortant d'un théâtre et se faisant violemment agressée au détour d'une ruelle par des voleurs à la tire, ce que le fan inconditionnel aura certainement pris à tort pour l'agression séminale de la famille Wayne (laquelle sera reproduite dans un déchirant et tétanisant flash-back). Un inquiétant plan en plongée révèle alors le justicier déjà en activité, assistant à la scène (en y voyant certainement une réminiscence de son passé), avant d'aller régler leurs comptes aux agresseurs. L'introduction du super-héros dans un univers de polar noir demeure d'une remarquable originalité pour l'époque (le concept rétro-néo-noir sera repris avec talent par Bruce Timm pour sa cultissime série animée Batman co-produite par Burton dans les années 90 et par Jeph Loeb et Tim Sale pour leur bande-dessinée "Un long Halloween" en 1996).

A ce traitement référentiel, Burton impose une esthétique architecturale s'inspirant elle du cinéma expressionniste allemand (Metropolis en tête) et du style néo-gothique. Sa Gotham City est une ville semblable à un cauchemar d'urbanisme, tout en architecture angulaire et oppressante, en immenses buildings aux perspectives inhumaines, pressés les uns contre les autres et s'étendant à perte de vue. A la faveur de la nuit, les silhouettes inquiétantes se profilent en jeu d'ombres sur les murs au travers de rares sources de lumières (voir les premières apparitions vampiriques du justicier), tandis que les journées semblent dominés par la grisaille et le brouillard. Les indications de temps et de lieu ne sont d'ailleurs jamais précisées. Gotham telle que la voit Burton est une ville intemporelle (jusqu'aux fringues de ceux qui la peuplent) et à la lisière du reste du monde, une mégalopole fantasmagorique en vase-clos.

C'est un fait, Burton est plus un esthète qu'un conteur cohérent. Il aura trop souvent privilégié la mise en forme de ses univers au détriment de ses personnages. Contrairement au traitement de fond de l'ensemble des personnages principaux et secondaires dans la future trilogie du Dark knight de Nolan et à la pertinence de leurs interactions, et à l'inverse des thématiques nouvelles et subversives abordées à travers le justicier le long des années 80 par des scénaristes de comics comme Frank Miller et Alan Moore, les personnages de Burton, eux, n'ont hélas aucune réelle profondeur, ils n'existent que pour servir l'intrigue sans aller au-delà de leur fonction initiale, ils ne suivent qu'un parcours balisé, ne traduisent aucune réelle évolution dans leurs actes. Ainsi, Batman ne subit aucun conflit interne, aucune dualité intrinsèque, la focalisation reste externe à son personnage, il est simplement l'archétype du justicier vengeur et implacable donnant la mort si il y est contraint. Jack Napier, lui, est clairement présenté à la base comme un personnage crapuleux annonçant le futur antagoniste et sa métamorphose en Joker implique juste une différence de tempérament et de motivation (alors que les meilleurs traitements du personnage du Joker sont ceux qui ne lui donnent aucune réelle origine ou bien le présente comme une victime devenue le pire des monstres). Quant à Vicky Vale, elle n'est que le référent introduisant le récit et accessoirement principal enjeu du conflit principal.

Les personnages secondaires eux, sont carrément sous-traités, relégués à de simples éléments narratifs. Alfred apparaît plus comme un personnage distant que comme la voix de la raison et père de substitution du héros, Gordon, lui, est un vieillard bedonnant sans la moindre consistance, qui n'appuie jamais vraiment le héros dans l'action autant dans le premier film que le second, et Harvey Dent, futur Double-face n'est qu'un personnage de troisième ordre, la lointaine incarnation d'une loi impuissante.

Est-ce à dire alors que le film est un ratage ou simplement une mauvaise adaptation ?

Le film démarre en nous présentant le justicier déjà en pleine possession de ses remarquables aptitudes, partant en croisade dans les rues de Gotham tout en faisant colporter son nom à travers les commérages des malfrats. C'est donc bel et bien un héros à ses débuts que nous présente l'histoire, un justicier costumé ne souhaitant rien de moins que propager la rumeur de sa présence dans les rues. On nous indique dès le début que Batman a déjà donné la mort et le reste du scénario prouvera qu'il n'a aucun scrupule à tuer n'importe quel criminel se dressant en travers de sa route (en bon disciple de rha's qu'il puisse être). La fameuse règle d'or introduite tardivement dans les comics, selon laquelle Batman se refuse de tuer qui que ce soit, même le pire enfoiré (règle d'or qui servira de fondement scénaristique à la trilogie de Nolan), Burton et Sam Hamm l'ignorent purement et simplement pour la seule raison qu'ils ne conçoivent pas le héros autrement qu'un vigilante adepte de la justice personnelle et radicale. Ainsi chez Burton, le problème de Batman n'est pas de refouler ses pulsions homicides mais plutôt d'arriver à s'en libérer. Et pour ce faire, Burton le mettra en présence de l'assassin de ses parents.

Ce dernier, Jack Napier, est l'autre personnage principal du début de l'intrigue, celui dont la trajectoire va converger avec celle du justicier. Napier est présenté comme un homme de main froid et cynique, séduisant et ambitieux, bref en totale contradiction avec l'aspect global du Joker (déluré, imprévisible, suicidaire et facétieux) tel que le conçoit les fans. Le Joker n'a pourtant aucune identité connue dans l'ensemble des comics de 1939 à ce jour, ce qui ajoute à la fascination qu'il exerce auprès du lectorat. La volonté de Burton de simplifier l'antagonisme opposant le justicier à sa némésis entraîne la création de Jack Napier comme identité du futur Joker, lequel en tant qu'assassin des parents du héros, assimile certains aspects du Joe Chill du comics et surtout de Year two de Todd McFarlane. (En outre, la série animée Batman des 90's reprendra Jack Napier comme identité véritable du Joker).

Mais c'est véritablement à travers le personnage de Vicky Vale que Burton introduit le récit et en fait le principal référent du spectateur. Jeune et belle reporter-photo nourrie d'ambitions, fraîchement arrivée à Gotham, Vale s'obstine à faire de Batman un possible prix Pulitzer en cherchant à pouvoir en prendre un cliché. Jusqu'à présent seul les personnages de Vale et de Napier auront réellement été introduit par le scénario, Batman restant encore à la périphérie des enjeux. C'est alors Vale qui introduit le personnage de Bruce Wayne, et c'est encore à travers elle plus tard que le spectateur découvrira l'antre du justicier et la haine qui l'oppose à son ennemi.

Survient alors le catalyseur, la première rencontre du justicier et de Jack Napier (qui s'avère en fait être rétrospectivement la seconde) et leur première confrontation dans une usine désaffectée (référence à The Killing Joke, publié un an plus tôt) qui se solde par la mort accidentelle ou provoquée du méchant (selon les points de vue, lorsque Napier se raccroche à la main du justicier au-dessus de la cuve d'acide, Batman le lâche sciemment ou bien perd prise). Mais ce point culminant est trompeur car Jack Napier revient de la mort en clown parfaitement anonyme, le visage dépigmenté, les cheveux décolorés, le sourire figé en un rictus grotesque et malsain. Profondément marqué par sa nouvelle apparence dès lors qu'il voit son reflet moqueur dans un miroir (scène faisant référence au Frankenstein de James Whale mais aussi à The Killing Joke), ivre de vengeance à l'égard de celui qui l'a tué ("Jack est mort mon ami" dira plus tard le Joker), l'ancien gangster froid et calculateur devient un psychopathe tueur de masse, artiste imprévisible et sadique doublé d'un bouffon à l'humour singulier.

Dès lors, le film prend une toute autre direction et s'engage dans un festival de séquences surréalistes plus fidèles à l'esprit du comics et aux délires esthétiques chers à Burton, l'intrigue s'articulant principalement autour du conflit opposant Batman et le Joker du point de vue de Vicky Vale, l'ironie voulant que chacun des deux adversaires doit son existence à l'autre. Le Joker, agissant comme un électron libre et tout aussi enjoué qu'il ait l'air, n'est pourtant bel et bien motivé que par la vengeance.

On aura beaucoup critiquer la justesse de jeu de Jack Nicholson, sa façon de jouer son rôle "en roue libre" mais la dichotomie du personnage Jack Napier/Joker reste plus subtile à interpréter qu'elle n'y parait. On aura surtout blâmé le manque de fidélité des méfaits du clown tueur par rapport aux comics de l'époque qui tendaient vers plus de modernité (le Joker devenait plus ambiguë et dramatique à l'aube des années 90). Mais si l'on s'en réfère aux tout premiers comics écrits par Bill Finger, le Joker y était déjà présenté comme un maître-chanteur de masse, adepte du gaz hilarant et mortel, figeant un sourire perpétuel sur le visage de ses victimes. Quant à sa chute dans le bain d'acide, les connaisseurs savent qu'elle trouve sa source dans plusieurs arcs du comic dont un petit roman graphique sorti un an avant le film et devenu depuis un grand classique, The Killing Joke écrit par Alan Moore.

Mais au-delà de toutes ses références thématiques et culturelles, Batman permet à Burton d'aborder pour la seconde fois (après Beetlejuice) une thématique qui deviendra récurrente dans l'ensemble de son oeuvre : le motif de la chute suivit aussitôt de la résurrection. En approfondissant cette image que l'on retrouve par deux fois dans Batman returns, mais aussi dans Les Noces funèbres et Dark Shadows, on se rend compte qu'elle prend valeur de métamorphose. Ainsi, Jack Napier tombe-t-il dans une cuve d'acide après sa première altercation avec Batman. Indéniablement mort aux yeux de la police et du justicier, il revient à la vie transfiguré, comme libéré de toute forme de raison le rattachant à sa précédente existence et s'affirme ainsi comme le seul autre personnage fantastique du film. Burton appliquera ainsi le même traitement à sa Catwoman dans le second film mais avec une sensibilité plus tragique et passionnée, de même pour l'horrible nourrisson balancé dans les égouts au début de Batman Returns ou encore Barnabas Colllins se découvrant vampire après s'être écrasé au bas d'une falaise dans Dark Shadows. Ainsi pour Burton, la chute toute aussi mortelle qu'elle puisse être interprétée, n'est pas forcément fatale car elle annonce la renaissance du personnage déchu qui se révèle à lui-même (Napier regardant son reflet défiguré dans un miroir avant de le briser) et s'affranchit de toute inhibition. Il est dès lors intéressant de constater que le Joker, à l'instar de Catwoman, est un personnage impulsif, qui vit et réagit uniquement sur l'instant (la scène où il tue son bras-droit), voire même dans l'urgence ("Tellement à faire et si peu de temps" dira-t-il pour lui-même comme s'il se sentait en sursis.)

Il convient également de souligner la récurrence de l'artiste fou et/ou marginal dans l'oeuvre de Burton. Tout comme Edward se découvre un talent particulier grâce à ce qu'il prenait pour un handicap rédhibitoire ou comme Sweeney Todd élève le métier de barbier au rang d'artiste tant il excelle à raser au plus près les visages de ses victimes, le Joker de Burton à l'ambition de modeler le monde à son image, d'où le fameux empoisonnement cosmétique à l'accroche éloquente ("J'adore ce Joker") ou le saccage du musée. Dans son délire morbide, le Joker reste assez drôle pour reléguer la vie et la mort à une simple farce, ce qui est en outre l'approche du personnage tenue par Alan Moore dans The Killing Joke (il suffit d'en (re)lire la tirade finale du Joker pour s'en convaincre).

Ainsi la personnalité exubérante et haute en couleur du Joker contraste-t-elle avec le fanatisme rentré de Batman. Cette opposition de tempéraments contradictoires, cette dualité éternelle qui étaye les comics constitue l'essence du film de Burton. On aura reproché à Burton de trop valoriser le Joker au détriment de son héros, ce qui n'est pas tout à fait juste. Bien sûr, Nicholson dispose d'un temps de présence à l'écran inégalé jusqu'alors pour un méchant (quoique Alec dans Orange mécanique...) et semble voler la vedette à Michael Keaton. Ce dernier incarne pourtant à la perfection son double-rôle. Bruce Wayne est un homme sans charisme, timide et maladroit (à des lieues de l'assurance naturelle du Bruce Wayne du comics), rongé secrètement par la culpabilité et la vengeance, qui se construit un alter-ego de l'ombre lequel retrouve l'assassin de ses parents et le tue. La trajectoire dramatique du héros s'appuie ainsi sur une origine et trouve une résolution, bouclant ainsi la boucle. C'est peut-être, un des nombreux défauts narratifs du film, la volonté de Burton de vouloir clarifier voire simplifier le lien qui unit Batman au Joker par un conflit qui s'articule autour de la simple notion de vengeance. Leur relation conflictuelle dans le comics est bien plus nébuleuse et fascinante, elle sera à ce titre parfaitement restituée par Nolan dans The Dark Knight, comme une complémentarité unique, irrationnelle et nécessaire.

Il est évident que cette ambiguïté n'a pas suffit à convaincre Burton et le studio. Le réalisateur n'étant pas un fan assidu, la création de Jack Napier ne sera pas la seule trahison au matériau original. Ainsi, Alfred introduit Vicky Vale dans la batcave dans l'espoir de sortir Bruce de sa solitude (mais rappelons qu'il avait averti Bruce qu'il ne soutiendrait pas toujours sa croisade et lui avait même conseillé de tout révéler à Vicky dans deux séquences ultérieures), le Joker, l'éternel adversaire de Batman, meurt en fin de métrage et audace suprême pour l'époque, Harvey Dent, futur Double-face est incarné par un acteur afro-américain, préfigurant avec vingt ans d'avance l'incarnation de Nick Fury de la bd à l'écran.

Mais peu importe ces quelques libertés, le trauma originel de Bruce Wayne et sa dichotomie par delà les apparences reste les mêmes. Au final, le film ne traite seulement que d'un jeune adulte incapable de pouvoir faire son deuil. Nolan ira beaucoup plus loin en offrant à son héros le véritable parcours initiatique qu'il mérite, traitant tour à tour du deuil impossible, de la quête de justice, de la tentation du meurtre, de la nécessité d'affronter ses peurs et celle d'assumer son héritage (Gotham). A travers le crime qu'il combat chaque nuit en tant que Batman, c'est le meurtre de ses parents que Bruce Wayne essaie d'enrayer et se condamne paradoxalement à revivre sans cesse.

Ce traumatisme fondateur, ce double-meurtre effroyable, Burton fait le choix de nous le révéler tardivement sous forme d'un tétanisant flash-back, bercé par le score déchirant de Elfman, où le bonheur et l'insouciance de l'enfance prennent fin subitement au détour de la mauvaise ruelle. Et c'est la révélation tardive de ce trauma qui annonce la nécessité de l'affrontement final ("Il est là quelque-part, je dois aller travailler") au cours duquel Burton nous livre plusieurs moments de bravoure inoubliables comme ce batplane déchirant la nuit et se superposant sur la pleine-lune avant de fondre sur une avenue désertée où ne marche qu'un seul homme à sa rencontre, le Joker. Ou encore ce climax dantesque (suggéré par le producteur Peter Guber) sous forme de référence à la séquence finale de Metropolis, voyant le héros poursuivre l'antagoniste qui a enlevé sa belle jusqu'au sommet d'une immense cathédrale où se déroule leur ultime confrontation.

Dans ce type-même de schéma narratif articulé autour de la notion de conflit, c'est en triomphant de son adversaire que le héros accomplit sa destinée et réalise sa complète métamorphose. Bruce Wayne n'aurait pas dû faire exception à la règle, sa vengeance ainsi assouvie, Batman semble bel et bien ne plus avoir aucune raison d'être. Ce que contredit pourtant un plan final iconique sous forme de fin ouverte, promesse d'une suite bien plus aboutie qu'elle ne s'annonçait alors, mais tout aussi critiquable dans la distance qu'elle prenait avec le personnage.

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