Strike, dear mistress, and cure his heart

Avis sur Belle de jour

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Si Belle de jour s'avère être une réussite, c'est bien sur le plan de l'irrévérence. Car tout est affaire de transgression dans ce film, que ce soit d'un point de vue formel, avec cette narration qui n'en fait qu'à sa tête et cet esthétisme qui trouble nos repères, ou symbolique avec la représentation de cette bourgeoisie qui met à mal les convenances... Tout part d'une idée très simple, d'une image explicitée clairement par le roman de Kessel qui est celle de la bourgeoise dans une maison de passe, celle d'une femme qui serait pute de quatorze à dix-sept heures et distinguée le reste du temps... Mais plutôt que d'exploiter simplement la dimension érotique du livre, Buñuel préfère creuser les représentations sociales en faisant de son film un puissant révélateur : en opposant l'image de soi et les désirs inavoués, l'être et le paraître, il confronte cette classe bourgeoise à ses contradictions et à son hypocrisie. Les codes moraux se brisent et laissent transparaître une image qui n'est pas des plus plaisantes : celle de la France du général, soudainement mise à nu ! Loin d'être une simple lubie érotique, Belle de jour s'avère être un exercice de style féroce et jubilatoire.

Contrairement au personnage de Jeanne Moreau dans Le Journal d'une femme de chambre, qui était victime des perversions des hommes et voulait gravir l'échelle sociale, celui incarné par Deneuve impose ses fantasmes et tente d'échapper à sa condition bourgeoise. Si les trajectoires sont différentes, le discours sous-jacent reste identique et fait écho au désir d'émancipation des femmes prisonnières d'une société machiste. Avec Belle de jour, Buñuel prône ainsi la libération des mœurs mais de manière subtile. Ainsi, à l'instar de la boîte mystérieuse du client asiatique, le film fait réagir, provoque, évoque, mais sans dévoiler clairement son contenu. Il évite donc le graveleux ou le lourdement explicite, et privilégie plutôt les vertus de la suggestion et l'ironie grinçante pour soutenir son propos.

Cette ironie, d'ailleurs, on en goûte rapidement la teneur à travers les différents portraits esquissés : Séverine et Pierre, le couple central de l'histoire, semblent lisses, ternes, sans vie, comme anesthésiés par l'univers bourgeois dans lequel ils évoluent. Les dialogues sont naïfs et vides de sens ; les décors sont d'une triste banalité (appartement cossu, cours de tennis, etc.) ; quant à leur vie, elle a tout de la pose pour roman-photo... Tout n'est qu'apparence et factice chez eux, la passion n'existe plus comme en témoignent ces lits séparés dans la chambre conjugale. L'humour apparaît par touches malicieuses lorsqu'ils vont se retrouver confrontés à cette sexualité qui manque cruellement à leur existence. Celle-ci apparaît par vagues successives, chamboulant leur morne quotidien, prenant la forme de fantasmes de plus en plus envahissants ou des railleries d'un ami de plus en plus insistant (excellent Michel Piccoli).

La grande réussite de Buñuel est de jouer constamment sur le décalage entre ce que l'on est et l'image que l'on donne de soi, entre l'être et le paraître. Un décalage symbolisé à merveille par son actrice vedette, Catherine Deneuve, qui oppose apparence glaciale et tempérament de feu, image vertueuse (elle venait justement d'incarner la vertu chez Vadim) et désir de débauche. Pour renforcer cette sensation, la bonne idée de mise en scène sera de donner au réel un aspect factice tandis que les fantasmes seront d'un réalisme criant. La scène introductive nous met tout de suite dans l'ambiance, puisqu'on passe dans un même mouvement d'une relation conjugale qui sonne faux (les dialogues à l'eau de rose, la calèche) à une séquence de flagellation des plus réalistes. Toute la mise en scène sera ainsi au service de cette mise en contraste permanente, opposant délicatement les motifs libertins, les objets sexuellement connotés (cuirs, costume « d'écolière précoce »...), aux codes du paraître et de la bienséance. Ce double jeu constant finit par faire tomber les masques et nous révèle une ambiguïté initialement insoupçonnée : en assumant sa sexualité, en incarnant Belle de jour, Séverine transgresse le tabou ultime pour une femme de son rang : la concupiscence, le sadisme, mais surtout l'attirance pour les classes dites inférieures. En effet, c'est auprès d'une petite frappe qu'elle s'ouvre aux sentiments, c'est en s'extirpant du carcan bourgeois qu'elle s’épanouit enfin.

Si on peut reprocher à Buñuel de multiplier un peu facilement les digressions, au risque de perdre son spectateur, et surtout de surligner parfois inutilement son propos (les flashbacks concernant l'enfance de Séverine, la découverte de « l'engin » qui annonce lourdement le destin de Pierre), on ne peut que saluer son aptitude à évoquer la libération des mœurs sans tomber dans le graveleux ou l'épanchement moral. Avec Belle de jour, en effet, il cherche moins à juger ses personnages qu'à nous inviter à voir les êtres tels qu'ils sont. Le rêve prend alors tout son sens : en déboulant dans le récit sans crier gare, il nous offre les codes pour comprendre l'intimité des êtres (la boue qui souille, le son des clochettes rappelant les désirs refoulés) ; en devenant un miroir déformant, il reflète notre pauvre humanité : riches ou pauvres, catins ou gens bien, ils sont tous soumis à leurs désirs et à leurs pulsions.

Une scène, plus que toute, symbolise très bien la démarche de Buñuel en introduisant habilement la notion de regard. Celle où Séverine observe, à travers un trou, une séquence de sadomasochisme : un professeur, de renommée internationale, met en scène ses propres humiliations. La première réaction est celle du dégoût : « comment peut-on tomber aussi bas ? », dira-t-elle. Mais le plus dégoûtant, au fond, ne serait-ce pas de se mentir à soi-même ? En faisant dériver son récit, de la satire vers le drame, Buñuel finit par nous interpeller habilement : atteinte de cécité, la bourgeoisie n'avance plus ; en étant aveugle à la réalité, la société française n'évolue plus vraiment...

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