Délabrer les vivants

Avis sur Chansons du deuxième étage

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Après une pause de 25 ans durant laquelle il s’est principalement consacré à la publicité, Roy Andersson qui s’était distingué avec son premier film Une histoire d’amour suédoise en 1970, s’offre un projet longuement muri, et qui va définir tout l’avenir de son œuvre.

Le dispositif est radical, et pourrait se résumer en une série de sketches en plans-séquence, fixes, qui proposent un regard noir, absurde et cynique sur la nature humaine. Les personnages, le plus souvent fardés de blanc, épais et décrépits, ont tout des représentants fatigués d’une humanité au bord du gouffre, et reprennent en cela la vision que le réalisateur offrait du monde des adultes dans son premier film : des êtres tristes, usés, et étouffés par un système qui broie tous les élans individuels ou sentimentaux. Ici, on devient fou lorsqu’on écrit de la poésie, on échoue lorsqu’on tente d’arnaquer son assurance, et l’on reste coincé dans un embouteillage permanent, tandis que le trottoir réserve au piétons les agressions les plus saugrenues.

Cette succession de fables dépressives doit la force de son ton au parti-pris formel, extrêmement contraignant et en parfaite adéquation avec le propos. Le plan fixe oblige Andersson a une composition très réfléchie de ses cadres, et enferme les personnages comme des pantins qui, le plus souvent, restent figés ou engoncés dans une lenteur effroyable. Les focales courtes permettent une mise au point dans toute la profondeur de champ, qui creuse des perspectives démesurées de décors kafkaïens (couloirs et portes à l’infini, aéroport démesuré, pièces gigantesques) qui rappellent le Brazil de Gilliam qu’on aurait figé dans une naphtaline grisâtre. L’attention se trouve ainsi décuplée sur le moindre geste, le plus petit détail d’un mouvement attendu, régulièrement porté sur un objet ou un accessoire, animant brièvement le tableau, comme pour en révéler de manière ironique la vanité générale, à l’image de ce crucifix qui se décroche et tangue.

Un seul mouvement (un travelling arrière sur le quai d’une gare) sera consenti, et là aussi, d’autant plus surprenant pour un spectateur qui s’était habitué à ce rigorisme qui prend des allures de cérémonie. Cette dimension est d’ailleurs de plus en plus manifeste, notamment dans une séquence particulièrement spectaculaire qui aboutira à un sacrifice qui n’est pas sans rappeler l’un des traumatismes visuels que proposera Midsommar 45 ans plus tard. Le final, qui voit surgir de l’arrière-plan toute une cohorte de fantômes tandis qu’on balance des crucifix dans une décharge achève la vision, non dénuée d’humour noir, d’une civilisation qui ne semble rivée plus qu’à un seul projet : son autodestruction. Le rire grinçant et l’admiration d’une si riche esthétique au profit d’un tel nihilisme aura au moins le mérite de donner au spectateur cette petite certitude, par le sourire et le surplomb, d’être encore lucide et vivant.

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