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Cold War entre dans la catégorie des petits bijoux du septième art en se révélant dans toute la nudité de son élaboration, ce qui lui donne une force particulière. Le réalisateur ne se contente pas de raconter une histoire mais de créer une matière brute que nous sommes libres d’exploiter indéfiniment. Il ne garde pas jalousement son oeuvre pour lui, il nous la cède afin de développer notre imaginaire. Le choix du noir et blanc constitue une première approche dans la volonté d’épuration esthétique. Les nuances de gris subliment les visages des personnages tourmentés par leurs chagrins, en leur conférant une profondeur que la couleur n’aurait pas réussi à saisir.

Dès le début du film, le spectateur se retrouve immergé dans une autre époque. La photographie épurée bannit la moindre fioriture, aucun élément ne venant plomber le décor. Les paroles, quant à elles, sont rares et lorsqu’elles surviennent, elles prennent tout leur sens. Ce dépouillement s’apparente tout à fait à celui des films de l’époque, en contradiction avec ceux d’aujourd’hui qui, influencés par les grosses productions américaines, se caractérisent par un procédé de remplissage au point de ne pas parvenir à saisir l’essence même du message qui avait pourtant la prétention d’être mis en exergue. A prime abord, le spectateur ne voit rien de choquant à assimiler cette overdose d’images et de discours semblant vouloir combler un vide existentiel. Tous les jours, il est gavé d’informations. Le matin, les publicités abondent sur son téléphone dès lors qu’il fait une recherche sur internet. Sort-il dehors qu’il voit une succession d’images, sur les panneaux d’affichage, en feuilletant les journaux… parallèlement, sa sensibilité auditive se retrouve perturbée par une multitude de sons intrusifs, souvent agressifs pour l’oreille et ce, jusqu’au soir où, épuisé, il finit par allumer machinalement la télévision ou son ordinateur. Alors, lorsqu’il se retrouve bien au chaud dans une salle de cinéma, qu’y a-t-il de si surprenant à ce que ses sens se nourrissent de tous ces détails redondants? Ce remplissage prend corps aussi bien sur le plan visuel, par le biais de l’accumulation des montages et autres effets spéciaux, que d’un point de vue scénaristique où les mots sont si nombreux qu’ils finissent par sonner creux. Chez Pawel Pawlikowski, tout l’intérêt consiste à renouer avec un cinéma d’auteur trop souvent relégué au second plan depuis que les “blockbusters” assoient leur suprématie dans le paysage culturel international.

Première séquence. Nous observons des musiciens jouer des mélodies du folklore polonais. Un enfant se tient debout auprès de cet orchestre de rue plein de charme, mise en abyme du regard encore crédule que nous posons sur ces figures écorchées par la pauvreté. Car nous sommes en 1949, au lendemain de la seconde Guerre Mondiale. Comme tout le monde le sait, la Pologne a été ravagée par cette boucherie qui a duré six ans - c’est le pays où nous recensons le plus grand nombre de morts ainsi que de villes détruites - par conséquent, la misère fait partie intégrante du quotidien. Wiktor et Irena, deux professionnels du spectacle, décident de créer un groupe folklorique. Lors du casting, Wiktor rencontre Zula, une jeune fille qui prétend venir de la montagne, parce qu’elle souhaite déployer son talent de chanteuse sur scène tandis qu’en réalité elle ne désire que fuir son passé d’enfant blessée par le viol d’un père malade. Magnétisé par la beauté candide de cette mystérieuse inconnue dès le premier coup d’oeil, Wiktor ne tardera pas à aller à sa rencontre, au détour d’une conversation pendant un cours de chant. L’attirance réciproque entre cet homme ardent et cette femme fragile va vite se transformer en un amour passionné, contrarié par un contexte social marqué par des clivages politiques colossaux. Wiktor décide de quitter la troupe pour aller composer et jouer du piano dans un bar jazzy de Paris alors que Zula continue de revêtir les robes traditionnelles polonaises et de chanter des airs qui m’ont presque fait tirer des larmes tant j’ai été frappée par leur pureté élégiaque. En franchissant le seuil du territoire français, Wiktor doit rejeter malgré lui ses origines, il devient un autre homme contre son gré. Il se coupe de ses racines, côtoie un nouveau monde très éloigné de celui dans lequel il évoluait auparavant. Il devient l’amant d’une poète renommée dans la capitale - un peu par dépit parce qu’il n’a pas oublié Zula - qui écrit des chansons qui ont un parfum d’existentialisme bourgeois très à la mode dans les années cinquante. N’oublions pas que le fameux Jean-Sol Patre - c’est ainsi que Boris Vian le nommait - complétait sa thèse philosophique dans les terrasses des cafés du sixième. Zula finit par rejoindre Wiktor, résolue à l’idée de partager sa vie avec lui. Hélas, la trêve est de courte durée. Zula ne supporte pas l’agitation trépidante de la bohème parisienne, bien qu’elle s’accorde le droit d’incarner le glamour américain typique des pin-up des femmes occidentales de sa génération. Comment retourner dans sa terre natale que l’on regrette, quand on est passé de l’autre côté? Comment trouver une identité quand on n’en a plus une seule qu’on est en mesure de revendiquer? Zula reviendra en Pologne suivi de Wiktor, mais ce ne sera pas sans leur laisser une empreinte indélébile. Elle a perdu goût à son art. Il n’a plus la possibilité de jouer.

L’histoire se termine sur une touche d’un romantisme poignant qui atteint une dimension sacramentelle où les deux amants n’ont plus qu’un seul recours pour obtenir la liberté d’autant plus chère à leur coeur qu’ils l’ont cherchée toute leur vie durant. Comme s'il pressentait la nostalgie d'un passé révolu, Wiktor joue un morceau de Chopin alors qu'il vit encore en Pologne, promenant ses doigts longs et agiles sur les touches de son piano, vibrant à l'unisson au point de faire corps avec l'âme de Chopin...

LolaGridovski
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