Le vent dans les saules

Avis sur Dersou Ouzala

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Au début de 1973, Kurosawa n'est franchement pas au meilleur moment de sa carrière. Treize mois plus tôt, excédé par l'accueil désastreux de son pourtant génial Dodes'kaden qui l'empêche de trouver des financements à de nouveaux projets et atteint dans sa santé, le cinéaste a même décidé de mettre fin à ses jours, s'entaillant les poignets et la gorge, heureusement en vain.

C'est alors de l'étranger que viendra la solution à ses problèmes, une habitude que "l'Empereur", de moins en moins en odeur de sainteté sur son île, finira par accepter, puisque derrière ses prochaines oeuvres, on trouvera l'aide de George Lucas et Francis Ford Coppola (Kagemusha), du français Serge Sibermanqui (Ran) ou encore de Steven Spielberg (Rêves). Trop ambitieux, pas toujours bien reçus, ses projets ne se font plus alors sans aide internationale.

A ce moment là, ce sont les Russes et la Mosfilm qui veulent travailler avec le plus grand cinéaste en activité. Kurosawa, qui a déjà adapté à plusieurs reprises des oeuvres de Dostoievski ou Gorki, ressort alors des cartons un récit autobiographique de Vladimir Arseniev, topographe du début du siècle qui raconte sa rencontre et son amitié avec Dersou Ouzala, un trappeur sibérien en communion avec la nature.

Pendant un an et demi, Kurosawa travaille sur le projet, dans des conditions climatiques extrêmes, comme à son habitude. Pour son second film en couleur, il laisse de côté les expérimentations expressionistes de Dodes'kaden et utilise au mieux les avantages de la pellicule russe, si souvent décriée à tort, dans un 70 mm somptueux qui magnifie encore la taïga, véritable sujet du récit.

En deux expéditions, en 1902 et 1907, va naître entre le capitaine géographe Arseniev et le guide golde une de ces amitiés qui bouleversent par leur simplicité même, au-delà des mots et des gestes. La première partie du film est hallucinante de perfection, les décors somptueux, la chaleur des bivouacs, l'extraordinaire lutte pour la survie au milieu du lac gelé, la photographie magistrale, le vent qui caresse les arbustes comme nulle part ailleurs, les plus beaux cadrages du monde et la magistrale interprétation de Maksim Mounzouk et Youri Solomine en font une expérience unique.

A peine moins parfaite, la seconde partie raconte la seconde expédition et ce qui en suivra. Un plan merveilleux me hante encore pour longtemps : peu après les retrouvailles, nous avons la troupe russe qui chante en haut à gauche de l'écran et de l'autre côté, les deux amis retrouvés, un peu à part, autour de leur foyer. Image sidérante de beauté.
Dersou Ouzala n'est pas une version idéalisée du bon sauvage, c'est un homme qui croit que la forêt possède ses propres droits, qui pense que l'homme doit s'inscrire en elle et pas contre. Dans la même logique, son adaptation au monde absurdement ordonné de la ville, où l'on doit payer pour l'eau ou le bois et où on interdit à un homme de planter sa tente où il veut est vouée à l'échec.

Dersou, c'est un vieil homme, un bougon qui n'hésite pas à engueuler ces imbéciles de civilisés qui ne comprennent rien aux règles de la forêt, mais un vieil homme pur, incapable de comprendre même la possibilité d'une mauvaise action, d'un vol, incapable aussi d'en éprouver la moindre rancoeur.

Jamais la nature n'a été aussi bien filmée, chaque saison déroule sous nos yeux toute sa superbe, les aventures racontées sont passionnantes, souvent très drôles aussi, et toujours bouleversantes d'évidence. Il faudrait pouvoir écrire des pages et des pages sur le génie présent dans le montage d'un pareil film. Pour que vous ayez une petite idée de la chose, voici ce que disait du plus grand cinéaste que je connaisse un de ses collaborateurs : "Entre nous, nous pensons qu'il est le meilleur réalisateur de la Toho, le meilleur scénariste du Japon, et le meilleur monteur du monde" .

2h20 qui défilent comme un soupir et vous laissent haletant au bord du lit, au bord d'un monde décidément bien difficile à tolérer pour qui vient de se prendre la véritable beauté de l'existence en plein visage.

C'est encore en dehors de ses frontières que Kurosawa verra son film récompensé, par le grand prix à Moscou et par l'oscar du meilleur film étranger. C'est aussi à l'étranger qu'il trouvera la plus grande partie de son public, ce qui, au vu de l'universalité du film n'est finalement que justice.

Quel scandale tout de même que la version la plus facilement disponible soit celle que propose à prix d'or et dans une qualité médiocre l'éditeur le plus détestable de toute la profession. Espérons qu'une autre version se fasse jour le plus vite possible, que vous puissiez enfin comprendre de quoi je suis en train de vous parler (en attendant, privilégiez celle des Films de ma vie si vous avez la chance de tomber dessus).

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