Une partie de campagne

Avis sur Des jours et des nuits dans la forêt

Avatar Jduvi
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Une virée à la campagne qui commence et finit très bien. Entre les deux, c'est long et pas toujours captivant.

Pour une fois, voici une scène dans une voiture - cadre non photogénique par excellence - bien filmée. Notamment parce que Satyajit Ray a l'intelligence de conserver la même valeur de plan pour chaque personnage. Ainsi Ashim, qui a un certain ascendant sur les autres, est-il d'emblée filmé en contreplongée, quand Sekhar, le chômeur farceur, est capté de biais dans le coin de la voiture. Sanjoy est de face, et Hari est à part... Mine de rien, cela en dit long sur ce que vont être chacun de ces personnages. Brillant.

S'ensuit une chronique de ces quelques jours où nos quatre lurons vont se comporter en terrain conquis, usant de corruption pour obtenir leur villa, se faisant servir par le gardien, embauchant des femmes selon leur bon plaisir, accusant sans preuve lors d'un vol de portefeuille. Satyajit Ray en profite pour aborder quelques thèmes de la société indienne : les inégalités entre castes, la pudeur des rapports sociaux (scène de la toilette au grand air), la corruption, la beauté des traditions (scènes de danse filmées au plus près des corps, scène du père qui chante)...

Mais ce qui intéresse Satyajit Ray, semble-t-il, c'est surtout comment ces quelques jours vont modifier intérieurement chacun des personnages, essentiellement à travers des rencontres féminines. Avec, pour vecteur, l'argent. Après une très belle scène de jeu de mémoire sur l'herbe, le film devient soudain intense. Alors que Sekhar, qui a flambé l'argent d'Ashim au jeu, est mis de côté, les trois autres vont vivre chacun une expérience forte :

  • Hari, qui a subi une rupture amoureuse, est fasciné par la beauté sauvage d'une indigène - il voudrait la transporter dans son monde urbain, à Calcutta, mais il se rend compte qu'il ne peut l'avoir qu'en lui offrant de l'argent... argent qu'il se fera violemment dérober par celui qu'il avait accusé à tort (scène judicieusement filmée au ras du sol) ;

  • Sanjoy se promène avec Jaya, qui lui révèle son enfance tragique, dans une belle scène où Jaya est au premier plan, Sanjoy se rapprochant derrière - et l'on sent un lien amoureux se former, qui se concrétisera dans un regard appuyé, intense de Jaya, après que celle-ci ait laissé à Sanjoy son numéro de téléphone sur un billet de banque (toujours l'importance de l'argent) ;

  • Ashim suit Aparna dans sa maison, où celle-ci se change, revêt une parure, puis s'offre à lui dans une scène troublante où elle prend les mains d'Ashim pour les mettre sur sa poitrine, avant de le fixer d'un autre regard impressionnant.

Ces trois scènes dégagent une profondeur qui tranche avec les marivaudages que donne à voir l'essentiel du film - on a parlé avec justesse de Rohmer et de Renoir. Et, à la fin, les oeufs offerts par les deux femmes n'ont plus le même poids que lorsque le quatuor avait fait leur connaissance. Même si Satyajit Ray ne laisse espérer que de subtils changements intérieurs chez chacun des personnages : ils ne repartent pas "transformés", mais peut-être ces rencontres feront-elles leur chemin ? C'est ce que semble dire la dernière scène, où l'on voit l'auto s'éloigner.

Réaliser un film qui s'appuie sur si peu d'arguments scénaristiques est toujours une gageure. Partiellement tenue par Satyajit Ray me semble-t-il, une grosse partie de ces quasi deux heures m'ayant assez peu passionné. Mais voici un film qui, typiquement, se valorise avec le temps, en y repensant.

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