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Mettre des mots sur ce film pourrait paraître presque indécent. Puisque les mots ne se pansent point, et les maux ne se pensent pas. Ou peut-être que si en fin de compte. Nos maux sont à chaque pensée, à chaque coin de rue, à chacun de nos pas dans ce que l’on appelle communément la vie. Cette chienne de vie, sans raisins et juste de la colère, faite d’indécences et de vilénies. Pour Lars Von Trier, les Hommes sont un blasphème à l’humanité. Contradictoire ? Pas tellement. Car l’humanité est elle-même une illusion, bâtie sur des murs invisibles et des apparences caractérielles. Une utopie sur laquelle aurait déféqué « l’œuvre du malin ». Pour quoi ? Nous aveugler face à notre propre nature ? Sans aucun doute. Puisque les doutes nous isolent, donnent à la cruauté humaine une dimension encore plus trompeuse : en trompe l’œil, des agneaux ; à l’évidence, des lions assoiffés du pouvoir du berger. Chiens de paille ou silence des agneaux qu’importe, Dogville, sous ses chapitres à l’écho biblique, trace une échelle dans l’exaction humaine, là où les bassesses seraient des versets et l’hypocrisie un psaume.

Biblique, bien sûr. Comme tout cheminement de vie, menant l’homme à sa fin, et Jésus à sa croix : « J'étais un étranger et vous m'avez accueilli. » Ouvrir sa porte pour mieux la refermer. Dogville est un film construit sur l’oxymore. Celle de son titre, entre animalité et civilisation, et celle où l’accueil, et les « bonnes intentions » conduisent nécessairement à l’isolement, au rejet, à la peur, à la méfiance, à la paranoïa, et autant de menaces que la figure de l’étranger représente. Un seul constat : les principes ne résistent pas aux instincts primitifs. Oui, la noirceur est humaine, tout comme l’Homme est bestial. L’Homme est un chien. Il se nourrit de la souffrance, de la fragilité d’Autrui, et des restes d’humanité.

Au mépris des Hommes, et aux intemporelles bêtes humaines, Von Trier affirme sa haine envers l’Homme, envers lui-même, conscient de sa propre violence, et des vices inhérents à la damnation de son espèce. L’Enfer en est pavé, de ces flammes d’égoïsme et de ces ténèbres de trahisons. La quatrième dimension n’était qu’un leurre, la nôtre en pose déjà l’affirmation : « Tous les Hommes sont semblables ». De ce regard ethnocentrique au profit par la tromperie, il est une vérité, assez contestable, que tout acte suppose un intérêt, que chacune de nos actions sont nécessairement intéressées. A tel point que cette « main secourable » évoquée dans Manderlay n’est qu’une imposture déjà mise en évidence par Dogville. La tragédie est là, dans ces simulacres et ce caractère changeant, à pile ou face. Comme un pommier où les pommes ne feraient que tomber, sans fruit de connaissance, mais que des litiges en devenir, là où Lars Von Trier incarnerait une sorte de berger malveillant (ou lucide ?), guidant ses moutons sur un chemin cahoteux, amenant blessures et rage à mûrir. « Comme si les chemins familiers tracés dans les ciels d’été pouvaient mener aussi bien aux prisons qu’aux sommeils innocents ».

Les premières minutes perturbent. Une scène, au minimalisme théâtral, où déambulent des personnages, dans une rue délimitée par le tracé des contours blancs des maisons. Les lieux s’annotent, et les personnages dénotent. Puisque de ces murs invisibles, Von Trier éclaire le regard, le nôtre, vers cette chair visible, ces personnages qui n’ont désormais plus besoin de se cacher derrière des façades, et des apparences. Seuls les rôles restent, au bénéfice des acteurs (performances tout en perfection, de Nicole Kidman à James Caan), faisant de leurs prestations un décor total et saisissant pour éclater les frontières du regard. Celui que l’on donne et que l’on subit, que l’on accepte et que l’on accumule. Jusqu’au moment où ce regard se transforme en un acte.

L’exercice de reformulation voudrait d’ailleurs insuffler à cette formule une facette encore plus insidieuse : « L’Homme est un loup [aux allures d’agneau] pour l’Homme ». Piège des apparences, où Von Trier se place en position de supériorité : une divinité châtiant les Hommes, et ses personnages, par des conflits moraux pour éradiquer le nuisible en mode autodestruction. Un appel à l’aide, un cri vers le ciel, rien ne fera bouger la Main de Dieu pour venir sauver cette humanité contaminée de l’intérieur. Pas même cet aboiement final, brisant le dogme en faisant de l’invisible quelque chose de concret, comme une invitation pour le spectateur à interroger son Dogville, ce chien rognant les derniers morceaux d’humanité sur un os dont il est le propre esclave.

Aucun mal, ni bonté dans le monde, tant les deux notions sont liées par une même composante : un fil de vie, où la bienveillance devient hypocrisie, sous le poids du secret, et des intérêts personnels. L’hospitalité n’est ainsi qu’un piège visant à la servitude, là où la communauté n’a rien de solidaire, si ce n’est une démocratie de l’individualisme, un quorum dans la survie et le sacrifice d’autrui. Puisque dans ce microcosme de personnages-types, aussi mauvais qu’ils se croient bons, l’étranger est le personnage de trop, celui qui fait tache, et perturbe la routine et la tranquillité de sa population.

D’une fugitive en détresse, (princesse) Grace sera progressivement condamnée par la populace, utilisée puis lynchée, à la manière d’un Edward aux mains d’argent, où l’innocent devient monstre à partir du moment où la société y voit un danger en cette figure inconnue. L’extérieur n’existe pas, il est cette menace venue des coulisses : Grace, fuyant sa manifeste destinée pour un idéal, mais contrainte de se sacrifier au destin des rocheuses. Grace, pomme dénudée, est ce Christ offrant aide et idéaux à des Hommes impitoyables, individus détournant la morale pour enchaîner l’altruisme, s’en approprier gratuitement le fruit et crucifier le messie.

Une société qui fait naître en chaque agneau, un lion libéré de la cage des apparences. Constat que même les martyrs peuvent se faire bourreaux. Et à défaut de fiction pulpeuse, Von Trier et Grace pointeront leur calibre sur ces Hommes, cette société annihilant toute possibilité de bien, sans espoir, sans cadeau, en appelant cette entité supérieure en vain pour au final céder aux démons des armes et du châtiment : « J’abattrai alors le bras d’une terrible colère, d’une vengeance furieuse et effrayante sur les hordes impies qui pourchassent et réduisent à néant les brebis de Dieu. Et tu connaîtras pourquoi mon nom est l’éternel quand sur toi, s’abattra la vengeance du Tout-Puissant. » Toute-puissance du regard, qui détruit tout idéalisme pour retourner le sadisme contre lui-même : cette société qui baigne dans la violence, quotidienne, issue de ses propres valeurs, de son climat social, économique et politique aussi éprouvé qu’il est désespéré. Le défilé d’Images, en guise de générique, se veut ainsi le reflet de cette société américaine, secouée par les crises, par le délaissement/ délabrement de sa population, et cette haine vis-à-vis de l’étranger, sur laquelle s’est pourtant construite l’Amérique.

Et à notre époque où des murs s’élèvent, et où la haine se prône au rang présidentiel, Dogville apparaît comme une œuvre nécessaire. Pour nous montrer, encore une fois et à jamais, que l’Homme est capable du pire, et que la morale véhiculée par la société en est en grande partie responsable. (Amazing) Grace succombe alors à cet héritage, cette violence qu’elle cherchait à fuir, dans un dernier acte aussi désespéré et inéluctable que l’est celui de bon nombre de films du Nouvel Hollywood. L’ombre du clocher pointerait-elle vers cette « Porte du Paradis » ? Un autre mot bâti sur une illusion, sur une épine plantée dans le cœur d’un pays. Young Americans, peut-être. Mais qu’importe l’âge. La cruauté et le désespoir, eux, n’attendent pas.

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