Intellectuellement insoutenable ?

Avis sur Emprise

Avatar Arkady_Knight
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Comme Morse, Emprise appartient à la branche hard edge du fantastique – un fantastique âpre, social et sans concession. Prenant place également dans les années 80, il s'attache au quotidien prolétaire d'un père de famille (Bill Paxton) et de ses deux enfants, Adam et Fenton. Une routine sans saveur et sans réelle tristesse, si ce n'est l'amertume contenue de la perte de la mère. Un beau jour, le père est visité par un ange venu lui confier la lourde tâche de tuer des démons ayant pris forme humaine. Pour cela, il reçoit en attributs des gants et une hache. Il embrigade Adam et Fenton dans cette mission : capture, séquestration, meurtre et inhumation de démons.
Le nœud dramatique de Emprise réside dans la confrontation entre un père aliéné par sa mission judiciaire et ses enfants ; Adam le suivant dans sa folie, Fenton refusant de voir des démons en de simples êtres humains.

Ficelé avec une intrigue classique, le scénario de Brent Hanley vaut surtout dans la mise en scène de la destruction d'une cellule familiale, implosant sous la démence du père et de sa vindicte religieuse. Ce faisant, il souligne comment la vision du monde d'un enfant est orientée par les convictions de ses parents.
Ce drame psychologique baigne dans une ambiance « renfermée » (théâtrale) ; Emprise prend l'allure d'un film noir et austère – une atmosphère qui évoque, et je ne pense pas que ce soit une coïncidence, celle du seul réel bon film (et encore) de Sam Raimi, Un Plan simple, avec Bill Paxton dans l'un des rôles principaux.
Emprise rappelle aussi le meilleur de Stephen King, dans sa confrontation des peurs de l'enfance, des angoisses de la paternité et de l'extrémisme religieux d'une certaine Amérique. On pense par exemple à la Becka Paulson des Tommyknockers qui reçoit des messages de Jésus par le biais de sa télévision. À l'inverse, Stephen King se rapproche de l'ambiance du film de Paxton dans les souvenirs d'enfance de Lisey's Story. Emprise peut être considéré comme l'une des adaptations (officieuses) les plus convaincantes des romans de Stephen King, avec The Mist de Frank Darabont.

Jusque-là, je sais, vous vous dites, ouais pas mal, peut-être, mais bon de là à dire que c'est l'un des meilleurs films américains de ces vingt dernières années, quand même...
La qualité supplémentaire d'Emprise qui justifie, à mes yeux, ce statut réside dans son parti pris d'assumer son propos (l'extrémisme religieux et son impact au sein d'une famille) et de le traiter de façon totale, sans jouer la carte de l'ironie, du sarcasme ou de la complicité tacite avec l'audience.
Même si le film est raconté a posteriori par l'un des deux fils (interprété par un Matthew McConaughey qui a rarement été aussi juste), l'angle de vue adopté est celui du père, et jamais le film ne dévie de cet angle. À aucun moment, la capacité du père à déceler les démons n'est déniée ; jusqu'à la fin, le réalisateur laisse sa caméra dans le champ subjectif d'Adam et de son père. Bill Paxton aurait pu jouer la carte facile de la dénonciation et verser dans le rabâchage politique à la Moore (du genre « regardez-moi ces gros balourds de croyants ») ; il préfère conserver entière la « vision dangereuse » du film.
Cette volonté de ne jamais ridiculiser la folie du père, mais au contraire de construire finement le film autour, donne à Emprise sa force, sa froideur et son fatalisme inquiétant. Emprise n'est pas un énième film sur l'extrémisme religieux, il en devient ainsi l'un des plus emblématiques.

— parenthèse

Qui dit parti pris artistique, dit souvent incompréhension critique.
Si le film reçoit bon nombre d'éloges, eu égard à ses qualités formelles, il n'en est pas moins balayé par un raz-de-marée de critiques basses du front (et principalement françaises) qui, je n'en doute pas, auraient préféré une conclusion limpide, non ambiguë et pointant du doigt la bêtise crasse de l'Amérique chrétienne.

Pour le plaisir et pour la postérité, un petit florilège :
Chronic'Art : « On est alors d'autant plus surpris par le virage radical et la tournure nauséabonde que prennent les événements par la suite. (...) Et le film de sombrer dans ce qu'il entendait (maladroitement ?) dénoncer : l'extrémisme religieux. »
Cahiers du Cinéma : « Comment une réalisation honnête et sensible, dans la lignée d'un film comme Intuitions de Sam Raimi, peut-elle à ce point s'effondrer sur elle-même avec un tel final, qui n'a d'autre effet que de nier ce que, une heure trente durant, le film aura peiné à décrire ? »
Libération : « La tournure ultraréac du récit, accréditant que la loi aux Etats-Unis tire sa substance de Dieu, laisse quelque peu pantois et transforme un film honnête en un volcan de conneries en éruption. »
Première : « J'ai beau me répéter que j'ai une ouverture d'esprit gigantesque (après tout, je regarde des films de Jean-Claude Van Damme), ça reste en travers de la gorge. »
Télérama : « C'est bien une histoire d'emprise. Celle, écœurante, de la bêtise. »
Zurban : « ce mauvais suspense livre un discours aussi dangereux que révoltant. »

Et mon préféré :
Cinopsis.com : « la justification théologique de la solution violente pour se débarrasser du Mal, ainsi que le manichéisme fondamental qu'elle sous-entend sont intellectuellement insoutenables »

Ce qui est, de mon point de vue, intellectuellement insoutenable, c'est la fainéantise et la médiocrité de la presse cinématographique française. Un spectateur lambda peut se méprendre sur le sens d'un film ; un critique prétendument professionnel, non.

— fin de la parenthèse

Emprise est un film noir, beau et atemporel, qui frappe fort et qui, partant de la fragilité de l'esprit humain, dresse un portait fascinant et inquiétant du monde des hommes.
Et qui possède, à en croire la critique française, le seul défaut de ne pas être aussi ostentatoire qu'un film de, disons, Alejandro González Inárritu.

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