L'enfance ou les mystères de la création

Avis sur Fanny et Alexandre

Avatar Lionel Bonhouvrier
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Qu'est-ce que le temps ?
Dans "Fanny et Alexandre", Bergman le vieux prophète rajeunit à toute vitesse, redevient Alexandre - neuf ans à l'approche du réveillon de Noël. Plongé dans l'obscurité, Alexandre explore le vaste appartement vide - une caverne d'Ali Baba vivante et mystérieuse. Les nombreux objets retiennent leur souffle ou chuchotent, une statue prend vie, des bruits étranges animent le silence. L'enfant s'émerveille de cette jungle ignorée et palpitante, puis s'effraie - se cache, se blottit sous une table. Filmant à sa hauteur l'appartement bourgeois des Ekdhal, la caméra enregistre un regard d'enfance porté sur le théâtre du monde. Calderon affirmait dans une pièce célèbre que "La vie est un songe". Dans les songes et les rêveries de l'enfance, les mystères de la création s'élaborent, se décantent, se distillent goutte à goutte comme dans un alambic d'alchimiste.

La version longue de "Fanny et Alexandre" est un enchantement, une pièce en cinq actes - avec prologue et épilogue - où la vie devient parade quand tous reviennent du théâtre dans l'appartement violemment illuminé, une fête de Noël païenne pleine de festins succulents et indigestes, d'approches sexuelles et de batailles d'oreillers, de rires et de farandoles, d'amour et de compréhension. La fête serait incomplète sans les facéties d'un oncle qui organise pour les minus un festival de pets grotesque très apprécié ou sans les jérémiades d'un couple qui se complait à jouer la farce de leur naufrage existentiel. Mais la vie bascule en tragédie familiale après la mort d'Oskar, terrassé dans le rôle du spectre dans "Hamlet" et le remariage d'Émilie, attirée par le charme d'un luthérien fanatique, qui terrorise Fanny et maltraite Alexandre, avec la joie sadique du jouisseur qui abuse impunément du pouvoir en toute légalité.

Le théâtre est central dans l'existence de cette dynastie de comédiens. Oskar le directeur de la troupe et sa femme Émilie sont de merveilleux parents pour Fanny et Alexandre. L'imagination et le verbe enflammé de Shakespeare exaltent les acteurs et leurs enfants, même s'il faut demander à grand-mère Héléna de renflouer la caisse en périodes de vaches maigres. Alexandre voudrait prolonger son enfance enchantée, résiste quand Fanny le mène au chevet de son père mourant. Terrifié par la mort, il revoit des mois durant le fantôme d'Oskar, endimanché dans un clair costume d'été.

Deux forces de l'esprit, le théâtre et la cathédrale voisinent au centre ville, mais leur alliance est illusoire. Certes, le bel Edvard Vergerus joue son rôle d'évêque avec une inflexible conviction, ce qui impressionne Émilie, dont la vocation d'actrice vacille. Quelle lourde erreur que de prendre à la légère l'avertissement de son futur époux ! En se mariant, elle doit renoncer à sa maison, à sa famille, à ses idées et même à ses pensées... Car le flûtiste séducteur respecte sa propre partition... Pour résister à son despotisme, Alexandre imagine que si sa première femme et ses deux filles se sont noyées, c'est qu'elles voulaient échapper à sa tyrannie. L'évêque a beau jeu de lui faire la morale, de philosopher sur la Vérité et le Mensonge, de manier la férule pour rééduquer le rebelle. "Oncle" Isak sauve Alexandre des griffes du pharaon luthérien grâce à une astuce, une tentation shakespeariennes et il l'accueille dans son logis brocante peuplé de marionnettes du monde entier. Après sa fuite d'Égypte, Alexandre découvre une terre de Canaan, où Isaac/Moïse lui traduit de l'hébreu un conte qu'il imagine sur mesure et où deux frères vivent selon des codes très particuliers...

Qui pourrait en quelques paragraphes rendre justice à ce chef-d'œuvre d'humanité ? (la version longue dure plus de cinq heures). Il y faudrait un long article, il y faudrait un livre. Mais je tiens à transmettre même brièvement le plaisir et la joie que j'y ai pris. - "Strindberg ? Ce misogyne ?", rétorque la grand-mère à Émilie, qui lui propose de jouer dans "Le Songe" d'August Strindberg. Dans "Fanny et Alexandre", Bergman offre aux enfants et aux femmes d'abord, mais aussi aux hommes adultes et aux vieux, aux maîtres et aux domestiques, aux religieux et aux androgynes de tous les sexes, aux Suédois et aux Juifs, un théâtre où l'expression est libre et démocratique. Le droit de cuissage qu'exerce Gustav sur ses jeunes et jolies domestiques était une pratique courante dans les familles bourgeoises jusqu'au début du XXème siècle. En accuser Bergman serait commettre un contresens et une injustice anachronique. Et je laisse Héléna, cette matriarche philosophe, citer un passage du Songe de Strinberg : "Tout est possible. Le temps et l'espace n'existent pas. Sur une mince couche de réalité, l'imagination ne cesse de tisser et dénouer ses motifs".

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