Faute d'amour: Ce qui se dérobe à notre regard

Avis sur Faute d'amour

Avatar Valentine Guégan
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Faute d'amour nous plonge dans un monde aux vitres glacées, aux paysages violemment mélancoliques. Comme dans la plupart de ses films, Andreï Zviaguintsev choisit comme intérieurs des immenses appartements aux larges baies vitrées qui semblent ouvrir de grandes perspectives. Tout cela pour mieux renvoyer à un monde très fermé, profondément seul, grands champs de vision en complet décalage avec la vision bien trop étriquée du couple formé par les parents. C’est un des talents du réalisateur de parvenir à créer tant d’inconfort dans le confort.

Opprimé par cet inconfort qui caractérise aussi bien l’aspect physique de la maison que la situation familiale d’un couple qui se méprise, en passe de divorcer, l’enfant décide d’y mettre un terme et part tout d’un coup, s’évapore.

La disparition de l’enfant, les parents ne la "voient" pas. Il se passe deux journées sans qu’ils ne se rendent compte de rien, tant ils sont tout deux aveuglés par leurs personnes et occupés à s’accabler respectivement de toutes les fautes. C’est l’absence de l’enfant qui s’impose à leur regard quand ils reçoivent l'appel de la directrice de l’école.

La vision peut apparaître comme le thème matrice du film mais aussi sa matière, car la caméra en joue. S’il y a quelque chose qui est avant tout dépourvu d’amour, c’est le regard. Le regard est fautif car il ne voit pas. Le film s’ouvre sur cette belle et triste déambulation du petit garçon dans la forêt enneigée. Il y accroche un ruban de signalisation, première interpellation du regard, premier SOS lancé à l’œil du spectateur, seul témoin de l’infinie solitude de l'enfant. Vient ensuite le plan en plongée où l’enfant est comme mis sous les projecteurs. Le spectateur est invité à le regarder, à le "mémoriser" comme si sa disparition était imminente et qu’alors commencerait le jeu de piste. C’est la seule scène à proprement parlé où la caméra consacre une pleine « attention » à la vie de l’enfant, lequel, une fois rentré chez lui, a si peu de place pour exister aux yeux des parents, qu'il s’efface de la caméra. Celle-ci ne revient vers lui qu’au moment de la fugue, dont elle restitue d’avantage l’acte frénétique et la rapidité d’exécution que les motifs et la planification.

Un enfant est ce que deux parents qui ne s’aiment plus ne veulent pas voir, ne veulent pas reconnaître comme "leurs". La reconnaissance est le thème corollaire du regard. Les personnages souffrent finalement d’un trop-plein d’indépendance qui les rend inaptes à reconnaître leur entourage, et de là, à connaître le monde. Les parents vont pourtant être mis en face de leur égoïsme au moment de l’épreuve de la reconnaissance du cadavre qui pourrait être celui de l’enfant. La mère, dont les yeux ne quittent que très rarement son iPhone, connaît alors ici une sorte d’épiphanie de la connaissance. Convaincue que ce corps massacré n’est pas celui de son fils, elle fonde cette certitude dans la preuve d'un « grain de beauté » qui ne figure pas sur le corps. Un détail donc, qui témoigne pour la première fois d'un savoir maternel sur l’être de son fils. Ce savoir nous étonne, et peut-être même étonne-t-elle la mère aussi. Les sentiments demeurent opaques. N’est-ce pas ce que nous dit ce tragique regard-caméra de la mère en pleine gymnastique, dont on ne sait s’il faut y voir de la dureté voire de la cruauté, ou une détresse sans nom. Devrions-nous prendre pitié d’un personnage incapable d’aimer? L'étanchéité aux sentiments, à la compassion est une mesure trouble.

L’incapacité à voir trouve différentes formes de manifestation dans le film. Il y a ce ruban, qui ouvre et ferme le film et fait signe vers une présence "absente", en tout cas absente du regard. La caméra se fait la voix de cette présence fantomatique et diffuse en filmant le vide, les paysages, les décors dépeuplés, et notre regard est ainsi invité à « scruter » l’image pour déceler ce qui se cache derrière. Zviaguintsev donne véritablement la parole à l’espace. En laissant sa caméra « à la traîne » derrière l’action, il la contredit (alors même que cette action consiste précisément à chercher l’enfant, à fouiller les recoins), il la désavoue pour mener le regard vers un autre chemin.

Ainsi, dans un monde abandonné à la solitude, où les relations humaines sont rongées par la médiatisation des réseaux sociaux, coupées par des écrans, où le dialogue est rendu caduque par le sentiment de se sentir toujours agressé, violenté par l’autre, et où le repli sur soi est la seule manière d’exister, le spectateur se trouve pris entre apitoiement et dégoût. Il n’y a pas de réelle culpabilité. Personne n’est véritablement « fautif » mais chacun prisonnier d'une carence fatale, souffre de ne pas savoir comment s’y prendre avec l’amour. Où placer son amour, sa confiance, où s’en prémunir et s'en méfier. Zviaguintsev semble surtout nous dire que l’on ne cherche pas aux bons endroits.

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