Fight Club ou le "syndrôme de Scarface".

Ceci n'est pas une critique du film de David Fincher, mais à le revoir hier soir, je me suis rendu à quel point le film est tellement ancré dans la pop culture que bien des gens n'ont vraiment pas compris ce que le film leur racontait.


Attention, ça va spoiler grave. (En même temps, le film a bientôt 20 ans.)



Le Syndrôme de Scarface :



Une chose que l'on dit souvent au sujet du film Scarface c'est à quel point ceux qui envient le destin de Tony Montana n'ont pas captés que le personnage est censé être un minable qui s'auto-détruit à force de se brûler les ailes, qu'il est instable, grossier, pathétique que même sa femme est dégoûté par lui etc... Et au final, trente ans plus tard, le film est auréolé d'un statut "culte" et pas mal de rappeurs revendiquent le personnage comme une sorte de destin culte.


On a la même chose avec Tyler Durden et lorsque j'étais étudiant, je voyais souvent des camarades avec un poster de Fight Club (qui se vendaient parfois juste à côté de posters de Tony Montana.) Comme si les gens n'avaient gardés que le côté subversif, anti-consumériste, anarchiste du personnage et y avaient piochées des punch-lines sans en voir le côté malsain du film.


J'ai tellement envie de coller une tarte à tout les débiles qui se croient malin de balancer le fameux :



"La première règle du "X" est de ne pas parler du "X", la seconde règle du "X" est de NE PAS parler du "X" "



pour te reprocher d'avoir parlé publiquement d'un truc en particulier.


Le film déconstruit directement cette règle : si Tyler Durden l'instaure, c'est parce qu'il sait très bien qu'en interdisant aux gens de ne pas parler d'un truc... les gens vont le faire. Son but à lui étant de gagner un maximum d'adhérent. Et se créer une sorte de groupe terroriste autour de sa petite personne. Tyler Durden n'est pas loin du Joker dans The Dark Knight, le maquillage en moins : tout ce qu'il veut, c'est voir le monde brûler.


Le personnage est aussi "idéal" qu'il n'existe d'ailleurs pas : il est la vision déformée et idéalisée d'un employé schyzophrène. Lassé d'un monde capitalisme qui laisse faire les pires choses (le Narrateur sait que les voitures de la compagnie qu'il représente sont défectueuses et provoquent la mort de familles entières, mais il a ordre de se taire et de dédommager le moins possible les gens...) il se créé son groupe terroriste, avec des unités dans toutes les villes et règle son dilemme à coup de flingue. (Il m'apparaît évident qu'à la fin du film, le Narrateur adopte à la fois ses traits et ceux de Durden.)


Mais ce qui est flippant c'est l'aspect culte. Combien de potes m'ont dit vouloir créer des "Fight Club" parce que ça avait l'air cool ? Combien reprennent bêtement les paroles du film sans aucune distance ? Combien se disent "ha putain c'est un vrai film de mec" sans même réfléchir au fait qu'il s'agit d'une critique de la dérive fascisante du masculinisme ? Sans parler de la parabole sur le "vous n'êtes pas un flocons de neige unique" que Durden utilise pour rabaisser ses fidèles qui est tellement puante qu'elle a été reprise par "l'alt-right" afin de mépriser tous les gens qui n'appartenaient pas à leur cercle.



Une critique de 4chan avant l'heure



Le film peut se voir côte à côte de V for Vendetta pour voir à quel point les Anonymous et tout 4chan se sont inspirés de films qu'ils n'ont pas compris. Les deux films d'ailleurs parlent d'un type qui se sert du sous-texte de rébellion populaire afin de mener sa petite vendetta personnelle. Du premier, 4chan a repris le visage et quelques symboles, du second, quelques règles et quelques modus operanti : le fait de faire des "raids" très anarchiques où on ne les attends pas, l'absence de mobile apparent, la fluidité de petites cellules sans visages, etc....


Car le truc, c'est que le film touche juste : Durden utilise une vraie volonté de rébellion,celle des employés de bureaux, des serveurs, des petites mains lassés par un travail qui n'a plus de sens. L'envie de transgresser les règles. La lassitude d'un monde capitaliste dans lequel le personnage puise sa haine. Et l'envie de se sentir investi par une mission qui a du sens.


Même s'il s'agit d'un film "pré-11 septembre" et "pré-crise des subprimes" (Durden critique le fait qu'ils font parties d'une génération n'ayant connu aucun traumatisme majeur ni aucune récession... Ouach...) le film fait toujours un constat intéressant de notre société et montre des gens qui tentent de s'en échapper..... pour au final aboutir sur un truc encore pire, avec un terrorisme anarchiste qui finit par lorgner vers le fascisme (entrainement militaires, rabaissement de l'individu, glorification du leader devenu une légende, écrasement du rôle de la femme, etc...) En cela, l'analyse d'individus en quêtes de sens adhérents aux mouvements radicaux ou complotistes est assez complète, pour un film se déroulant à une époque où Internet balbutiait encore.


En cela, Fight Club n'est pas un film sur l'anarchisme, mais sur les dangers d'une dérive anarchique vers un système totalitaire. Et c'est intéressant de voir ce que ça a donné sur les hackers du web qui sont passés en moins de 10 ans de "soutien de la révolution dans les pays du Maghreb" à "fabricateur de fakes news pour le compte de Poutine ou Donald Trump." (Rien que l'histoire des #MacronLeaks il y a une semaine en dit long.)


Le pire, c'est que le film contient en lui même la critique de ce qu'il va devenir. Après la mort de Bob, la phrase "He's Name was Robert Paulson" devient une sorte de mème répété bêtement au point qu'il est vidé de son sens. Une métaphore du suivisme que le film va lui-même engendrer bêtement, réduit qu'il est à l'état de gimmicks et de catchphrases creuses.


Moralité : Si vous avez en face de vous quelqu'un qui vous répéte la phrase : "La première règle du ..... c'est de ne pas parler du..." Collez lui une tarte ! Merci !

le-mad-dog
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le 15 mai 2017

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