Un chien andalou
7.3
Un chien andalou

Court-métrage de Luis Buñuel (1929)

Arrêtez de dire que vous ne comprenez pas ce film !

Un Chien Andalou faisant parti d'une liste de films à voir qu'avait ma copine, je l'ai donc revu. Et c'est limite un passage obligé dans les études sur le cinéma. (Le film était gratuit sur YouTube à une époque, mais visiblement le droit patrimonial n'est pas respecté par les compagnies.)

Mais il est difficile de faire une critique de ce film : d'une part parce que ça dure même pas 20 minutes, d'autre part, parce que c'est un film surréaliste, ce qui fait qu'évidemment on va pas juger la cohérence du scénario. "Ha ha, c'est n'importe quoi, hein." Bah oui, Ducon, c'est fait exprès.

En gros, il existe deux types de critique de ce film :
- Le mode "critique de cinéma" ou "étudiant en ciné" où le critique te colle un gros 10 et se contente de balancer des lieux communs sur le génie de Buñuel et Dali, l'avant-gardisme, le suréalisme, blablabla. Il a copié la moitié des phrases dans le Télérama de toute façon.
- Le mode "on s'en bat-les-couilles" : comme c'est n'importe quoi et qu'on comprend rien, c'est nul, achete-toi un scénariste, au revoir.

Pourquoi sous prétexte que c'est surréaliste et volontairement incohérent, on ne pourrait pas en avoir un avis ? Allez, sortez vos cahier, tonton Mad Dog va vous apprendre comment on peut analyser un film surréaliste autrement qu'en disant "houlalala, c'est bizarre ce film. Ils ont vraiment pris de la drogue !"

Comment parler d'une oeuvre incompréhensible ?

Il y a trois méthodes.

1) La remise en contexte :

Il s'agit de prendre l'oeuvre et d'expliquer d'où elle vient ou d'où on pense qu'elle peut provenir. Une oeuvre ne vient pas de nulle part.

Malgré toute la volonté de Dali et Buñuel de s'affranchir systématique de "tout ce qui pourrait être de la culture et de l'éducation" l'oeuvre s'encadre dans un contexte culturel : ne serait-ce que par le simple fait qu'elle soit en noir et blanc, muet et qu'elle met en scène des gens qui portent des costumes et des coiffures de leur époque. Ainsi dans le film un couple, au centre, semble se tourner autour, entre attraction et répulsion. Or, c'est tout à fait la mode de l'époque de faire ce genre de dynamique (cf les oeuvres de Strindberg.) Même le contexte est sous-entendu : vous avez imaginés comme 99% des spectateurs que les personnages formaient un couple hétérosexuel (alors que ça n'est jamais dit.)

Il y a aussi une intention au départ qui n'est pas neutre : celle de choquer et de montrer des choses qui ne se faisaient pas à l'époque et ça va du gore (le fameux oeil tranché, les fourmis qui sortent de la maiin) du nu, du grotesque (les poils sous les bras) ou de l'anticléricalisme (les prêtres dans une situation absurde.)

2) Le ressenti personnel :

Vous avez forcément ressenti quelque chose en voyant le film même s'il est incompréhensible. Très souvent c'est la peur (ce que l'on ne comprend pas nous fascine souvent et nous file la pétoche, un truc souvent utilisé dans les films d'horreur japonais) mais ça peut être le comique (l'absurde et l'absence de sens peuvent être source de comique.) Ca peut très bien être l'ennui, dans ce cas, vous pouvez dire pourquoi vous n'avez rien éprouvé devant ce film.

J'avais vu le film par hasard en zappant à la télé lorsque j'étais ado, c'est à dire une époque où le cinéma expérimental n'était pas vraiment mon truc. Je me souviens avoir vu le film en entier en me surprenant à en chercher un sens alors que le commentateur avait clairement dit avant le film qu'il s'agissait d'une oeuvre où l'on a volontairement cherché à en gommer le sens.

3) La comparaison :

Vous avez vus d'autres oeuvres incompréhensible dans votre vie. En les comparant vous allez forcément tomber sur des différences. Certaines s'inspiraient peut-être du film que vous venez de voir, et vous pourrez faire le lien.

Contrairement à pas mal d'autres films surréalistes ou expérimentaux de la période (La Coquille et le Clergyman ou Les fantômes du matin par exemple) le film ne ressemble pas à un clip ou à un rassemblement de scènes sans aucun lien logique entre elle. Ici, il y a une sorte de fil narratif qui pourrait presque se tenir.

On a parfois l'impression d'être dans la fin d'un film fantastique dont on aurait pas eu le début, ou toutes les clés en main pour le comprendre, à l'exception des cartons "8 jours plus tard" ou "il y a 16 ans" qui apparaissent de façon tellement aléatoire qu'ils sont là pour le troll. Je me dis vraiment que quelqu'un matant un épisode d'Adventure Time ou de One Piece en plein milieu et sans jamais avoir entendu parler de la série pourrait être tout aussi désorienté que nous à la vue de Un Chien Andalou.

Et si on trahissait ce film ?

A le revoir j'aime le côté faussement narratif qui existe dans Un Chien Andalou et qui joue, je pense, encore beaucoup.

Je m'amuse parfois même à me dire qu'on pourrait réinventer le film en rajoutant des scènes, des commentaires ou un contexte qui donnerait une possible interprétation rationnelle du Chien Andalou. Impossible ? Ok, je vous le fait avec la première scène :

En 2034, les premiers prototype de lentilles connectées sont un fiasco. Cet appareil, destiné à remplacer les lunettes connectées en affichant des informations directement sur la rétine des gens est un échec. Les lentilles ont tendance à surchauffer et à se coller directement sur la cornée de ses utilisateurs.
Janine, une des premières utilisatrice souffre terriblement de l'oeil gauche et n'a donc pas d'autres choix que de demander à Louis, un pote coiffeur, de couper l'appareil par une incision verticale. Manque de pot, une panne de courant oblige Louis à pratiquer sur son balcon éclairé par la pleine lune. Et puis, ça rajoutera à l'effet dramatique.

Oui, c'est une grosse trahison. Et alors ?

le-mad-dog
8
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le 12 janv. 2023

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Mad Dog

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