Être pertinent sur son époque suffit-il à faire un grand film ?

Avis sur Fight Club

Avatar Olivier_Verduzen
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David Fincher est un des cinéastes américains les plus passionnants de ces dernières années. Il est arrivé, petit à petit, film après film, à insuffler une dimension auteuriste à des films qui sur le papier semblaient plus destinés à la grosse machine du « true business » cinématographique américain. À Hollywood, il est, en quelque sorte, aussi schizophrène que le personnage joué par Edward Norton dans fight club. En effet, il semble que David Fincher soit double : il est Tyler Durden : sexy, marginal, violent, brillant, provocateur et sombre, et il est dans le même temps consensuel, techniquement irréprochable (ses films sont sur le plan esthétique dignes des publicités les plus putassières) et mainstream. David Fincher est un vrai auteur, au sens où on l'entend en Europe : il est seul à faire ce qu'il fait.
Mais avant d'être un film, Fight club est un objet littéraire ; un objet littéraire massif, brutal, intelligent et drôle. Disons le tout net, Fight club est un grand livre : style punchliné à l'extrême, narration courageuse, "héro" (Tyler Durden) digne des plus grandes figures romanesques, insufflant une critique radicale de l'occident de la fin des années 2000 (donc pré cataclysme psychologique 11 septembre), un discours pertinent sur la filiation masculine : comment s'en sortir quand nos pères ne sont rien d'autres que de pauvres gamins égoïstes et sans relief (pas de crise à combattre, pas de cause à défendre...) Le personnage joué dans le film par Edward Norton le dit très bien : « on est une génération d'homme élevé par des femmes... » ou encore : « je suis un gamin de trente ans... » Chuck Palahniuk (l'auteur, immense écrivain américain, étrangement sous-estimé en France) saisit parfaitement le malaise de ces hommes nés entre 1970 et 1980 à qui l'on n'a jamais rien dit d'autre que « trouve un boulot, trouve une femme... » Ce que l'auteur nous dit en creux c'est : les hommes (avec un petit « h »), quelle que soit l'époque dans laquelle ils évoluent, sont les mêmes : ils ont besoins de contactes, de leur dose de brutalité : les hommes de la fin des années 90 vont donc logiquement organiser dans des caves, des parkings, des combats d'une violence presque absolue. Le message est limpide, il est d'une intelligence colossale, et il a la force du mythe. Le film court après ça. Il court après un message d'une acuité inouïe, mais il ne le rattrape que trop rarement.
Car là où la pertinence sociologique, l'acuité d'un auteur sur son époque, permettent souvent à un livre de décoller, la réussite d'un film dépend quant à elle de tout autre chose. Le cinéma est une expérience artistique pure, et il ne peut se contenter d'un discours, aussi pertinent soit-il.
De ce point de vue, fight club doit être considéré moins comme un film de cinéma que comme un roman graphique. Car ici, comme toujours chez David Fincher, les images sont léchées, chaudes et cadrées au millimètre (il y a tout, les clairs obscures sous la pluie, les lumières chaudes, un sens de l'espace ahurissant de maitrise), mais le discours reste ici l'essentiel. Paradoxalement, les images se neutralisent elles-même, semblent n'exister que pour supporter le discours incessant (et passionnant) du narrateur.
Ainsi, fight club semble se servir des armes esthétiques de la publicité pour délivrer un message radical contre la mollesse des mâles dans la société occidentale de cette fin de millénaire (mollesse dont la publicité est elle-même en partie responsable). Ce procédé s'avère à le fois efficace, schizophrénique, paradoxal et cynique.
Film choc pour toute une génération de jeune mâle, il annonçait parfaitement la bifurcation des années 2000 et son cortège de paranoïa post 11 septembre (la fin du film prophétise de manière évidente l'effondrement des tours du world trade center). Fight club, c'est la fin d'une époque, la fin d'une idéologie fondée sur la paix (les hommes ont besoin de combat), la fin de la consommation heureuse et naïve (les hommes aujourd'hui consomment presque par reflex), la fin des rencontres nocturnes dans les parkings (aujourd'hui on se parle sur Facebook).
Il en découle que fight club est un film générationnel plus complexe qu'il n'y parait. Un film bourré de défaut conceptuel mais brillant, justement, par les paradoxes dont il n'arrive jamais à se dépêtrer.

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