ÇA COMMENCE À DEVENIR N'IMPORTE QUOI

Avis sur First Love, le dernier Yakuza

Avatar Moodeye
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Yakuza, Amour, Violence, Corruption, Prostitution, Pègre : Un jeune boxeur, à un tournant de sa carrière, s'éprend d'une jeune prostituée après avoir mis K.O. le policier qui la poursuivait et s'être enfuit avec elle, tout cela sans savoir quelles seront les conséquences de cette cavale ou comment le réalisateur Takashi Miike peine-t-il à mettre de l'ordre dans un scénario si bordélique ?

L’intrigue du film sonne déjà comme le début d’une mauvaise blague (et ça l’est) : un boxeur, une prostituée, un flic véreux, un yakuza sont dans une voiture et sont poursuivis par la pègre chinoise, la pègre japonaise et une proxénète. La messe est dite. Nous connaissons parfaitement les tenants et les aboutissants de ce type de scénario, qui part dans toutes les directions. C'est un peu ça le problème. Car derrière la multiplicité de personnages et de liens qu'ils tissent entre eux se cache en réalité une cavité tristement creuse. Tout cela n'est qu'un vernis dont le réalisateur semble se satisfaire amplement.

Prenons un exemple. Ce genre de pitch bordélique n’est pas sans rappeler celui du très bon Snatch (2000) : des mafieux, des gitans, des boxeurs, des voleurs et un sac de diamant qui est l'objet de toutes les convoitises. Mais gardons à l'esprit une chose : Takashi Miike n’est pas Guy Richie. Réalisateur ultra-productif, il a certes beaucoup d’audace et reste le porte-parole d’un cinéma japonais alternatif qui est encore (malheureusement) trop peu visible sur le marché du cinéma. Mais soyons clair : l'audace n'est pas un style. Si Takashi Miike a su justifier sa réputation irrévérencieuse et prouver son talent grâce à Audition (1999), Visitor Q (2001) ou encore Ichi the Killer (2001), son aura ici, semble compromise. Le réalisateur japonais ne propose qu'une œuvre lambda de plus à ajouter à la longue liste du cinéma bis. Tout cela parce que Takashii Mike a fait le choix d'utiliser le gore et la caricature non pas comme un moyen, mais comme un fin en soi.

Or réussir un tel scénario demande de la rigueur pour lui donner une cohérence et une épaisseur. Malheureusement, comme le formule très bien l'un des personnages durant le film : « ça commence à devenir n’importe quoi ». Évidemment, ce n'est pas seulement l'arc narratif qui tourne à la gabegie, c'est le film tout entier. Car le triomphe du spectaculaire (clopinant), se fait au détriment d'autres éléments structurant pour la construction d'un film et cette carence confère à ce dernier un caractère immature.

Objectivement, il est indéniable de reconnaître chez Takashi Miike l’influence de Quentin Tarantino, mais il l’est tout autant d’en reconnaître le fossé qui les sépare. Ce fossé, c'est la tension. En effet, si Tarantino séduit les foules, c’est n’est pas seulement pour la violence de ses films. C'est aussi grâce à tout ce qu'il amène en amont de cette violence et qui confère à cette dernière une telle force. Ce sont ces éléments qui manquent à First Love, Le dernier Yakuza et qui constitue tout le sel des œuvres de Tarantino : la tension, les dialogues, le rythme, etc. Takashi Miike mise au contraire sur la rapidité d'exécution : aucune épaisseur de personnages, les dialogues sont creux, la tension est quasi inexistante, les massacres sont tape-à-l'œil, les personnages sont caricaturaux, etc. En somme, le réalisateur n'ajoute aucune chair à la structure de son scénario. Un film dont on voit les ficelles ne peut être surprenant et peine à être divertissant, et prendre ce film au second degré (ce qu’il est, j'espère) n’atténue que partiellement l’ennui. Seule la scène dans le magasin de bricolage (et qui n'arrive qu'au dernier tiers du film) obtient grâce à mes yeux. Alors certes, les divers outils utilisés n’ont pour unique but que de servir le gore, mais c'est durant cette scène à la construction plutôt intéressante, que le réalisateur parvient à donner du corps à son histoire et à installer une véritable ambiance.

Mais si le problème venait (en partie seulement) d'ailleurs ? Soit, toute production artistique reste la proposition créative d'un artiste, le reflet de sa subjectivité et reste en même temps un substrat fertile à la critique. Mais la critique n'est-elle pas également la projection (satisfaite ou non) de nos attentes elles-mêmes esquissées par des promesses ? Toutefois ces promesses ne sont pas uniquement tenues par le travail du réalisateur, ni même à sa réputation. Elles sont également tenues par les mercaticiens en charge de la distribution de ce travail. Ceux-là même dont le rôle est de donner envie au plus grand nombre de venir consommer ce travail. La faute est partagée. Non, les mercaticiens ne sont pas tous cinéphiles et parfois (souvent) les logiques économiques transcendent celles de l’art car leurs finalités peuvent être divergentes. Soyons précis. Il est important de ne pas confondre le film tel qu’il est réalisé et le film tel qu’on voudrait qu’il soit réalisé. La confusion est plus subtile qu'elle n'y paraît car la seconde va influencer la première. Ça, les marketeurs l'ont bien compris.

L'affiche du film en est certainement le meilleur exemple. Sur celle-ci (déjà haut en couleur) apparaît un nuage coloré séparant les amoureux et les mafieux. Ne croyez à aucun moment que le film est à l'image de l'affiche. Cette ambiance colorée n'est due qu'à un trip cartoonesque d'une vingtaine de secondes lors d'une scène de cascade. Néanmoins, il apparaît davantage comme un cache-misère acidulé traduisant le manque de moyen du réalisateur que le reflet d'une véritable pensée de l'auteur. Ce n'est pas tant le résultat au sein du film que je trouve désolant, c'est sa tentative de récupération sur l'affiche.

Voici d'ailleurs une recette simple pour repérer les films lambda se rêvant chefs-d'œuvre :

  1. L'affiche : misez sur des tons ultra-colorés, des formes géométriques abstraites et des contrastes francs qui permettront de comprendre l'ambiance du film et les personnages principaux. Faites également apparaître les différents festivals durant lesquels le film sera présenté.

  2. Le titre : le kitsch (à la limite du nanar) est une valeur sûre. Jouez-donc sur un titre long. Le spectateur doit comprendre l'intrigue du film à la simple lecture du titre. N'oubliez pas de faire apparaître le nom du réalisateur si celui-ci est connu.

  3. La critique : Trouvez la bonne catchphrase vantant la singularité (souvent géographique) de l'auteur et ses influences avec un réalisateur ultra-connu. Exemple : « Le Tarantino japonais ». Sinon optez pour la figure oxymorique qui fonctionne toujours autant. Exemple : « un polar acidulé ».

Je suis resté largement imperméable à ce film. Takashi Miike livre ici un film moyen dont le mélange des genres ne fonctionne pas. Le réalisateur japonais mise une nouvelle fois sur ce qu'il y a de plus spectaculaire (le gore) et le plus superficiel (la caricature) sans réussir à les mettre en scène et à leur donner une épaisseur. Malgré un scénario intéressant, quoique prévisible, Takashi Miike peine à satisfaire complètement son spectateur. Il reste en surface.

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