Film-thérapie, drame comique, auto-fiction

Avis sur Funny People

Avatar Jofrey La Rosa
Critique publiée par le

(article précédemment publié sur Pettri / Les Chroniques de Cliffhanger & Co)

Adam Sandler a une personna très singulière, quelque part entre Frank Capra et les blagues de pets. Judd Apatow incarne quant à lui un pendant plus sensible de la comédie américaine. Pourtant, les deux hommes ont débuté ensemble. Longtemps colocataires à leur débuts, Sandler et Apatow se retrouvent en 2009 pour Funny People, film-somme thérapeutique pour ces deux pontes du genre. Cependant, Funny People n'est pas tant une comédie qu'un drame dans le milieu de la comédie. Réflexif jusqu’à sa moelle, le film est à sa sortie un échec commercial (mal placé dans le calendrier, mal marketé et au budget énorme de 70 millions de dollars). Mais revenons un peu sur le pitch de ce film hybride. George Simmons (Adam Sandler) est une star de la comédie, ayant beaucoup de points communs avec celui qui l’incarne. Quand il apprend qu’il est atteint d’une leucémie incurable, il décide de retourner à ses premières amours, le stand-up, tout en acceptant un traitement expérimental. De son côté, Ira (Seth Rogen) est un jeune humoriste qui écume les comedy clubs le soir, travaillant chez un traiteur la journée. Il est en coloc avec Leo (Jonah Hill) et Mark (Jason Schwartzman) ; le premier étant plus ou moins dans le même cas qu’Ira, mais qui est objectivement plus drôle, le second, qui rencontre un succès relatif dans une sitcom type Nickelodeon. Quand George passe dans le comedy club d’Ira, les deux se télescopent, avant que le premier ne demande au second de l’assister au quotidien, en plus de lui écrire des vannes.
Les personnages de Sandler sont généralement énervés, romantiques et/ou simplets, et sont systématiquement à l'origine de l'action, tandis que c'est l'inverse chez Apatow, avec ses personnages passifs qui subissent la situation (tour à tour la virginité, la grossesse, la maladie au fil de ses premiers films). Ici, le cinéma du second l’emporte sur celui de sa star. Sandler est aussi producteur au travers de sa boite Madison 23, même entité avec laquelle il produit les films les plus sérieux de sa carrière, comme Spanglish ou Reign Over Me. Sinon, ses autres films plus ouvertement comiques sont produits par sa filiale-mère Happy Madison. Rogen est ici, un peu comme toujours, la projection de Judd Apatow, dans l’ombre de son ami, dans un rapport de force un peu malsain. Ce n’est d’ailleurs pas une coïncidence si les noms des personnages sont George et Ira : ils rappellent ceux des frères Gershwin, qui ont composés en leur temps nombre de standards de jazz, et dont le premier est mort bien avant le second, dont le succès ne sera que peu reconnu après le décès de son frère. Et la musique est très importante dans Funny People. L'utilisation de la musique de chacun des Beatles dans leur carrières solos est très intéressante. Outre le fait de situer le film dans «l'après», elle permet à Apatow de trouver une tonalité amère, rance, policée, qui rend le film étrangement crépusculaire, sur la fin de quelque chose, ou un renouveau ne pourra être que moins important : la maladie de George n'est en fait qu'une peur qui le pousse à revenir à ses premières amours, celles-ci étant le stand-up d’un côté, et Laura de l’autre (parfaite Leslie Mann). Dans l'édition papier du scénario de Funny People, on peut trouver une préface de l'acteur-compositeur Jason Schwartzman. Dans ce texte, il explique la relation de Judd Apatow à l'écriture et à la musique. Il explique sa visite tardive chez Apatow, ses enfants dormant à l'étage et le cinéaste lui passant des musiques qui l'ont inspiré pour l'écriture du scénario :
“Les chansons que Judd me passait, celles qui avaient eu un réel impact sur l'écriture du scénario, étaient toujours les versions démo, live, pirate (bootleged) de la chanson. C'était rarement la version album. Toujours la démo maison. Toujours la prise alternative, avec les vocaux égratignés, les mots marmonnés, et les parties de guitare erronées. Non-mixées. Pas au point. Brute. [...] Il voulait faire la démo maison. La version pirate. La version imparfaite. La version bruyante. La version délicate. La version intime. La version égratignée qui n'est pas lisse. La version négligée, morose, plus rare du film.”
Et pour trouver la tonalité exacte qu’il voulait, Apatow et Sandler ont d’ailleurs fait appel à leur ami Paul Thomas Anderson (Punch-Drunk Love, Magnolia), qui a été lourdement consulté pour la postproduction du film. C’est dans ce film plus introspectif qu’Apatow ose enfin mettre son personnage et son entourage face à un réel problème, une maladie invisible, incurable et inscrite dans le sang même, qu’ils décident néanmoins de mettre de côté la plupart du temps. Lorsque George apprend qu'il risque de mourir, le seul dieu vers lequel il peut se tourner, c'est la comédie et le stand-up. Il utilise cette impossibilité métaphysique pour faire rire, disant que son père ne l'avait pas éduqué religieusement. Le mal plus profond du manque métaphysique s'incarne dans la comédie elle-même, dans son rapport direct à l'humain. Cette maladie est un corps étranger qu'il nie, inscrit dans son sang, et dont la seule façon de le combattre, est de détruire une partie de son corps (le traitement expérimental qu'on lui prescrit attaque également les cellules saines de son corps), mais surtout de son esprit, même si l'on ne s'en rend pas compte de suite. En effet, la maladie n'agira peu ou pas sur le corps, juste sur la tête, sur ce que pense George des autres, de lui-même. Lorsque le corps est attaqué, ce sont les médicaments qui attaquent le système immunitaire de George.
Funny People est aussi un film dans lequel on parle beaucoup. Sur scène et en dehors, on parle de la maladie sans la voir, on parle de relations (amicale, amoureuse) sans les vivre. George chante aussi. Il interprète une ode funèbre pour lui-même, avec beaucoup d'humour, et ce, devant un public qui n'a aucune idée de la condition de sursis de leur entertainer. Il chante au piano un «George Simmons soon will be gone» qui est éclairé de façon crépusculaire, comme dans un film de Bob Fosse (Lenny ou All That Jazz), qu'Apatow monte subtilement avec les seules images de la maladie de son personnage que l'on verra, alors au plus mal. La musique est salvatrice, une façon de s'échapper (comme tente de le faire comprendre Ira à George au début de leur relation) et de révéler subtilement l'état d'esprit des personnages. C’est également le rôle des photographies, des vidéos du passé : celles de Laura, des enfants, les vidéos de George/Sandler, des légendes de la comédie placardées partout dans la colocation d'Ira, Leo et Mark, la sublime Photograph de Ringo Starr à la BO... L'absence de croyance en des puissances supérieures fait peur, et ce malgré une constante revendication de judaïsme qui ne veut finalement rien dire. Du coup, George se retrouve être le personnage le plus dramatique et le plus visiblement métaphysique d'Apatow. La mort comme salut, George apprendra de son expérience face à celle-là, la valeur de la famille, et surtout de l'amitié. Mais avant ça, comme pour désamorcer les moments les plus graves de son métrage, Apatow met ses personnages dans des positions de vanneurs sans limites. Il s'ensuit alors des scènes telle que celle du rendez-vous médical, où George et Ira se moquent longuement du médecin au fort accent nord-européen.
Le choix du directeur de la photographie est un élément réellement intéressant et fort d'impact de la façon dont Apatow aborde son rôle de réalisateur. Apatow affirme dans un making of très riche du film: «J'ai engagé Janusz Kaminski parce que je ne suis pas un réalisateur très visuel. Beaucoup des règles que je suis sont des choses que j'ai appris à la télévision. Donc, sur ce film, j'ai pensé que je pourrais utiliser l'aspect visuel pour créer un peu plus de poésie. Alors, pourquoi ne pas engager le meilleur directeur photo de la Terre et voir si je peux suivre ?». Et Kaminski répond : «Ces précédents films étaient plutôt statiques. Très bien et formellement composés mais il n'y avait pas assez de mouvements de caméra.». Janusz Kaminski est le chef opérateur attitré de Steven Spielberg depuis leur rencontre en 1994 pour La Liste de Schindler. Apatow raconte qu'en plus de son travail sur ces films, il l'avait adoré sur Le Scaphandre et le papillon (J. Schnabel) et Jerry Maguire (C. Crowe). «On a regardé mes films ensemble et je lui ai demandé ce qu'il aurait fait s'il avait été mon directeur de la photo. Toutes ses propositions m'emballaient. Pour Funny People, sa référence était All That Jazz de Bob Fosse, pour sa manière de capturer l'énergie de ceux qui montent sur scène. On a utilisé une multitude de caméras pour certaines séquences, pour capter des choses qu'on aurait pas pu saisir avec une seule». C'est une application intéressante des codes de la méthode Apatow à une esthétique léchée, lumineuse, en halos, qui rappelle les contours lumineux de chez Spielberg. Et ceux-ci s'adaptent parfaitement à la scène, tout comme le rendu d'All That Jazz, et au décor californien. De plus, le cinéma s'enrichit d'un équilibre entre le concept de réalisme et de rêverie que l'industrie du spectacle impose et que la perte des repères maladifs permettent. La première demie-heure du film est en effet pleine de formes lumineuses provenant du bord du cadre rappelant le choc matriciel où le docteur apprend la nouvelle à George. La scène arrivant juste après un montage de réveil comme c'est systématiquement le cas dans les films d'Apatow, le processus de rêve éveillé est renforcé. Kaminski semble avoir trouvé l'équilibre fragile entre le style et le concept du réalisme à tout prix, cher à Apatow, et une certaine mise en image poétique et onirique de celui-ci. Quand le film se termine George et Ira sont ensembles, mais bien seuls face au monde qui les entoure, et dont ils n'ont pas encore les clés. La caméra s’éloigne doucement d’eux, les laissant dans l’immensité d’un royaume de consommation (un supermarché), alors qu’ils font enfin ce qu’ils aiment tous les deux : rire, faire des vannes et être ensemble. Parce que même si les deux hommes sont très opposés, de deux mondes, de deux époques, de deux tempéraments différents, ils sont complémentaires.
La ferveur, l’intensité, la frontalité de l’humour des vidéos d’archive en ouverture apportent la force vive à ce film, dont la patte personnelle de son réalisateur est partout. Le film d’une vie, avec lequel il nous parle de lui partout : sa famille est là, entièrement à l’écran (Leslie Mann est sa femme à la ville, leurs filles Maude et Iris sont aussi de la partie). Son protégé Rogen, son ami Sandler, tout son entourage, ses potes du showbiz, ils sont tous là. En film-thérapie, Apatow a accompli ce qu’il voulait faire avec Funny People : un film brut et mouvant, en substance vive, qui n’en finit pas de parler à son spectateur, qui peut y revenir sans cesse, pour y trouver toujours quelque chose de différent.

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