Innocence et corruption

Avis sur Heureux comme Lazzaro

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Cousin germain du précédent Les Merveilles, Heureux Comme Lazarro emprunte encore une fois sa forme au conte, son récit devenant espace de la métaphore où un discours politique essaie tant bien que mal de se glisser.

Après quelques minutes de visionnage, difficile de se situer spatialement et temporellement. En effet, ce cadre est volontairement brouillé, dissimulé, tu. Si bien que, comme dans un conte, le spectateur pénètre le monde du merveilleux (au sens littéraire), monde toujours séparé du réel par une frontière symbolique (le sous-bois, un cours d'eau, … ici un fossé, où passait jadis une rivière). Or dans la 2ème partie (après le départ d'Inviolata), cette limite sera franchie et l'immersion étrange du temps dans la 1ère partie (marque de la modernité: téléphone portable, walkman, mode vestimentaire, …) devient alors complète. Ce temps sera synonyme de corruption: ce monde «inviolé» sera souillé par la connaissance (voir l'article de journal, appris religieusement par cœur, comme un credo) alors qu'avant les esprits épargnés par ce «mal» acceptaient servilement leur condition. Le conte devient alors moderne, paradoxalement réaliste, et rappelle l'univers grotesque du Affreux, sales et méchants de De Sica.

Conte réaliste donc, car si dans le réalisme (italien, entre autres) le récit n'avait pas de portée symbolique particulière, ici le récit existe (ou veut exister) comme espace de la métaphore. En effet, bien que la première partie renvoie principalement à l'univers du conte, l'itinéraire de Lazzaro, hagiographie revisitée, se situe, lui, du côté de la parabole, non seulement par sa référence biblique (Saint qui ressuscite après que Jésus l'a décidé) mais aussi par le parallélisme avec certains êtres humains (les migrants, les travailleurs illégaux, les plus démunis, …) partageant avec lui la souffrance que tout le monde ignore. Son destin agit ainsi comme reflet d'un monde contemporain, dénué de valeurs morales, où l'homme est un loup pour l'homme et où l'on se trompe de cible (l'innocent battu à mort, dans une banque, véritable source, elle, de bien de maux).

Le charme de la mise en scène, pure, innocente, d'une beauté presque primitive et vierge de tout réflexion, opère principalement dans la 1ère partie, à la campagne, dans le lieu symboliquement appelé «Inviolata», l'effet de temps perdu, oublié, lointain et insondable se retrouvant renforcé par l'usage du 16mm. Néanmoins, comme dans Les Merveilles avec lequel Heureux comme Lazzaro nourrit d'innombrables points communs, la grâce purement poétique vient s'enfler d'un discours politique assez clair (les migrants, le côté sauvage, animal, carnassier de l'homme) mais pas toujours très cohérent (l'agro-industrie aux méthodes peu scrupuleuses), parfois même maladroitement introduits (l'alimentation saine), Alice Rohrwacher éprouvant encore quelques difficultés à organiser toutes ces strates de signification. Relevons toutefois que si le scénario de son précédent long-métrage peinait à se faire voir, il apparaît ici nettement plus élaboré, de par la structure en deux parties qui par sa contrainte, contribue à donner une harmonie de ton et surtout d'action.

Au total, un film plus maîtrisé (grâce au scénario) que son précédent long-métrage, mais avec moins de grâce. Alice Rohrwacher demeure malgré tout à nos yeux une cinéaste à suivre absolument, se rapprochant à chaque fois plus d'une envisageable Palme d'or.

7,5/10

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