So long Cheyenne

Avis sur Il était une fois dans l'Ouest

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Ballet macabre

Chant grinçant d'une roue à vent. Claquements d'éperons sur des planches pourries. Trois cache-poussières usés, dans chacun d'eux, une sale gueule. Trois sales gueules et une gare. Amer présage de l'histoire à venir : trois destins croisés au cœur du Far West de Leone - clin d’œil évident à son précédent western -, trois destins croisés comme trois chemins de fer à un carrefour, liés par un train.
Valse de grincements, de tintements, de chuintements, de craquements, d'impacts de gouttes d'eau sur un chapeau moisi et de bourdonnement d’ailes de mouche dans le néant. Un montage rythmé comme un concerto, subtilité cinématographique contrastant avec les décors en ruine et les corps rustres, dont la chorégraphie a quelque chose d’à la fois absurde et disgracieux. Cette absurdité magnifiée dans la Mort, danse ultime et désarticulée ; leitmotiv de l’œuvre de Leone, au point de se présenter dans toute sa splendeur dès les premières scènes de ses films.
En guise d’ouverture d’Il était une fois dans l’Ouest, Leone dresse un portrait amoral de l’Ouest sauvage, primitif et violent. Comment ne pas penser, une fois de plus, au Bon, la Brute et le Truand, avec son univers aussi impitoyable que railleur ; où la Mort est une farce, la guerre un carnaval grotesque, où le désastre humain côtoie la foire nihiliste. En guise d’ouverture donc, Il était une fois dans l’Ouest est une tragi-comédie où l’Homme, dans ce gigantesque néant spatial et moral qu’est le Far West, n’est qu’un grain de sable emporté par le vent. Et la Mort, une coutume.
La bande-originale, signée Ennio Morricone, introduit la Mort, stridente comme un rasoir qui lacère le silence et l’espace. Sa résonnance et ses notes perçantes sonnent comme un glas funèbre que les personnages entendraient, comme nous, avant de s’entre-tuer. C’est du moins ce que je me plais à croire, cette illusion étant provoquée par l’habileté de Leone à mêler bandes sonores intra et extra diégétiques. En effet, quand arrive l’homme sans nom dit « L’Harmonica », c’est bien dans son instrument qu’il souffle, avertissant ses adversaires du sort qui les attend, comme Leone et Morricone qui nous préparent, nous autres spectateurs, à une scène de tension. Alchimie, par ailleurs, déjà employée dans Le Bon, la Brute et le Truand, lorsque l’orchestre de fortune du camp de prisonniers yankee entame une triste mélodie pour couvrir le raffut provoqué par la torture d’un homme. La musique d’Ennio Morricone, dans l’œuvre de Sergio Leone, intensifie l’effet esthétique provoqué par la construction des plans, par une espèce de champ lexical commun entre la vue et l’ouïe, rendant complémentaires les deux arts.
Des plans larges à couper le souffle, immensité aride de l'Ouest sauvage, des gros plans fracassants, peaux grasses et mal rasées. Des visages-paysages élargis par une focale courte, filmés comme des dunes rocailleuses, des sillons comme des routes et des cratères au loin, étalés jusqu’au bord du cadre, démesurés. Leone défie les proportions, variant les échelles de représentation de ses personnages grâce à des prises de vues inventives. Personnages tantôt minuscules et insignifiants, comme s’ils n’existaient qu’à peine au beau milieu du grand nulle part, tantôt gigantesques et palpables, comme si rien n’existait d’autre qu’eux. Comme si leurs corps étaient devenus, à eux seuls, le cadre même de l’action. Des visages-paysages, dans des gros plans où le moindre spasme facial est un coup de théâtre, dans des très gros plans où l’iris d’un œil devient le sujet de l’action filmée.
Le choix d’acteurs amateurs, aux figures rustres, pour les seconds rôles et figurants, accentue dans l’univers de Leone la dimension théâtrale grotesque de son cinéma : inspiré, dans sa jeunesse, des fumetti (bandes dessinées) et des Burattini (marionnettes napolitaines), ses personnages héritent d’allures fantaisistes et caricaturales. Je n’ai jamais vu de strabismes aussi bien filmés da ma vie. Jamais contemplé, avec autant d’intérêt esthétique, des imperfections physiques comme celles des acteurs de Leone. De surcroît, là où le western classique hollywoodien, avec ses acteurs-studio maniérés, crée un environnement artificiel où chacun correspond à son stéréotype, le western-spaghetti de Sergio Leone bénéficie d’un traitement complexe de ses personnages, dont l’ambiguïté bouscule les codes du manichéisme. Enfin, et ce en partie parce que la production italienne n’est pas touchée par une censure morale telle que le code Hays aux States, le point de vue subversif de Sergio Leone renforce la brutalité de son cinéma. La Mort est montrée avec grâce et ironie ; le Bien et le Mal se mêlent sans distinction dans les actes et les choix des personnages ; la société est bâtarde dès l’instant où des Hommes la bâtissent ; ces derniers sont bêtes et violents et n’agissent que par intérêt personnel… La survie, dans l’univers de Leone, résulte d’une civilisation humaine pervertie, où la violence est légitimée par la condition de chacun, où le Mal chrétien peut être un moyen juste de parvenir à ses fins… car seule la fin compte.

Western « spaghetti » ?

Après le succès de sa célèbre Trilogie du Dollar, Sergio Leone s’affirme comme le « maître » du western spaghetti. Son style désinvolte et subversif, ses personnages tragi-comiques, et les situations farcesques dans lesquelles ils peuvent se retrouver, définissent le genre en lui donnant une identité esthétique.
Seulement, Il était une fois dans l’Ouest va plus loin, se démarquant, dans son propos comme dans son esthétique, des westerns de la trilogie du dollar. Surpassant le western spaghetti, Il était une fois dans l’Ouest est une fresque grandiose, un hommage à l’Amérique telle que la conçoit Leone. Terre de sauvagerie et d’avidité, avec ses mythes fondateurs (le vengeur solitaire, le tueur sans scrupule, l’entrepreneur ferroviaire, la prostituée), l’Ouest sauvage y est dépeint dans son déclin, comparé à son âge d’or dans la trilogie du dollar. A la fin d’Il était une fois dans l’Ouest, et ce en corrélation avec le pessimisme de son auteur, les structures qui fondaient l’Ouest jusqu’à lors s’effondrent. L’Ouest sauvage touche à sa fin avec l’industrialisation de la société, l’essor du capitalisme individualiste en opposition au communautarisme biblique des westerns de Ford. Le Truand, figure de l’Ouest autant vicieuse qu’attachante, qui survivait ironiquement à la fin du western précédent de Leone, s’éteint silencieusement, laissant place à une nouvelle société à laquelle il n’est plus adapté, à travers le personnage de Cheyenne. La construction d’un nouvel ordre est le produit de l’exploitation des petits par les riches. Le personnage de Frank, symbole du « nouvel homme » puisqu’il a su s’adapter à cette société en mouvement, a su détourner la sauvagerie du vieux monde – et son amoralité – dans un objectif lucratif, au service des puissants. Cette double-face est évidemment soulignée par l’allure d’Henry Fonda, au regard tendre qui n’a joué que des rôles de bons, contrastant avec la violence de ses actes ; à l’apparence classe et soignée derrière laquelle il cache sa barbarie. Et bien que ce personnage meure, à la fin du film, il ne s’éteint pas symboliquement comme celui de Cheyenne, puisqu’il meurt par la main du vengeur, c’est-à-dire pour des raisons personnelles, intemporelles, qui ne concernent en rien la société et son évolution. Il est suggéré que cette race d’homme, immorale et corrompue, survit et poursuit son ascension, alors que l’éthique des bons vieux hors-la-loi, comme Cheyenne, fait dorénavant partie d’une époque révolue.

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