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Je suis un évadé par Gregor Samsa

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Je poursuis ma quête de films sociaux dans l'Hollywood des années 30, et découvre ce film culte. J'appréhendais un tout petit peu (j'avais quand même confiance en Paul Muni), connaissant un peu LeRoy, pour son Petit César (qui ne m'avait pas tellement convaincu (et pourtant c'est un des tous premiers films que j'ai vus du cinéma américain des années 30)) - qui, à côté de Scarface et de L'Ennemi Public, ne peut pas s'excuser d'avoir autant vieilli -, et sa très mauvaise comédie sociale Hard to Handle (dont les codes humoristiques sont aujourd'hui complètement démodés).
Eh bien c'est une surprise, énorme !

C'est l'histoire d'un homme qui a toujours vécu enchaîné - comme beaucoup d'autres -, et qui, à cause d'une mauvaise aventure, va l'être pour de bon, pour dix ans de bagne.
La réalisation est brute, comme je l'aime. Pas de dialogue chiant, pas de déplacement chiant des personnages dans leur appartement, pas de baiser hollywoodien, pas de musique plombant toute audace cinématographique. Le début des années 30 a cette chance de ne pas être encore trop sclérosée dans ses codes.
Une chose surprenante, à laquelle on s’accommode cependant : la gestion du temps. On a à la fois une longue partie sur une journée type au bagne, de 4h am à 8h pm. Du petit dej' infect, à la dure journée à taper de la pioche, aux chants de "nègres", au coucher, à la sanction au fouet. Et à côté de cet aspect du temps qui nous rapproche des bagnards, on a des grosses ellipses pour l'ascension sociale de James Allen, notre héros, puis de sa descente sociale. Et finalement ça marche très bien.
La prestation de Paul Muni, encore plus peut-être que dans Scarface, est magnifique, brutale, subtile, anti-hollywoodienne, comme celle, en beaucoup plus nuancée et puissante, de Robinson dans Le Petit César. LeRoy sait quand même choisir ses acteurs : Robinson, Muni, Cagney (malgré sa prestation minable dans leur collaboration)...
Certains plans sont magnifiques. Paul Muni marchant dans la nuit noire, les bagnards cognant la pioche, les bagnards Blancs et Nègres séparés, le corps de Sebastian (le grand Noir qui aidera James à s'évader) transpirant, fort, massif, tapant de la pioche. Le plus beau plan reste le dernier du film. Ce dernier plan, par ses dialogues, par l'expression de visage de Paul Muni, complètement habité, et par ses déplacements, mais aussi par son jeu théâtrale de bruitages, par sa lumière et ses noirs, est un des plus beaux plans de cinéma que j'aie pu voir - pouvant rappeler le théâtre de Bernard-Marie Koltès (Roberto Zucco notamment). Cette dernière phrase lâchée par Paul Muni donne la note finale à ce film. Deux ans plus tard, ces deux mots dits par Paul Muni n'auraient sans doute pas été acceptés par le Code. Ces deux mots qui indiquent bien que le film est du côté du vagabond, de cet homme victime de la crise, des déterminismes sociaux, de l'injuste justice américaine, cette Amérique voleuse qui fait les voleurs.
Deux ans plus tard on n'aurait surement pas eu non plus droit à une relation de coucherie entre Paul Muni et celle qui lui loue son appartement. Elle lui disant "Tu ne peux pas continuer à coucher avec moi sans sortir avec moi", et lui qui lui dit "Mais je ne t'ai jamais dit que je t'aimais", pour finalement être à nouveau enchaîné, cette fois par les liens du mariage.

Un film très fort. La dernière scène est particulièrement marquante.

Je tiens à citer l'analyse de dvdclassik :

L’histoire (...) eût d’ailleurs un tel retentissement à l’époque qu’elle engendra un débat national sur la question des travaux forcés, obligeant le gouvernement fédéral à se pencher sur l’archaïsme du système pénitentiaire de certains états américains. L’impact sur le public fut d’autant plus fort que le film, un triomphe, était basé sur une histoire vraie, celle d’un certain Robert E. Burns, en cavale au moment du tournage - et qui prodiguait ses conseils directement à Zanuck et son équipe en échange de l’assurance de ne pas être livré à la police.

A propos du dernier plan :

Dernier avatar en date, la révélation des conditions de tournage du dernier et fameux plan de Je suis un évadé finit d’enterrer Mervyn LeRoy : ceux qui imaginaient le cinéaste plongeant son plateau dans la pénombre pour mettre en scène les retrouvailles de James Allen avec sa fiancée en seront pour leurs frais. Victime d’un fusible récalcitrant, l’équipe fut en fait contrainte de terminer l’une des prises dans la pénombre. L’effet, saisissant, plût tant à Zanuck qu’il demanda que l’on garde le plan en l’état.
[...] à la veille du tournage, l’entourage de Zanuck [le producteur, qui semble en être pour beaucoup (voire plus que LeRoy) dans les choix de mise en scène du film] le presse d’édulcorer le récit, mais le producteur refuse net tout compromis. Le film devra être dur, implacable, au risque de laisser une partie du public sur le bord de la route. Alors qu’il a souvent été reproché à Hollywood de clore sur un happy-end artificiel des scénarios tirés de faits réels et dramatiques, Zanuck s’emploie même ici à faire l’exact inverse : si Robert E. Burns, le vrai fuyard à l’origine du projet, allait être réhabilité quelques mois après la sortie du film, le producteur prend tout le monde à contre-pied, et conclut Je suis un évadé sur un plan d’une noirceur qui a, aujourd’hui encore, peu d’équivalents dans l’histoire d’Hollywood.

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