L'Effet Jack Sparrow : Johnny Depp a influencé Heath Ledger, Robert Downey Jr et Joaquin Phoenix ?

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Bientôt deux mois après sa sortie, le Joker de Todd Philips est déjà culte. Tandis que le visage de Joaquin Phoenix s'inscrit quant à lui humblement dans la database multi-profile du plus célèbre antagoniste de la pop-culture. En y apportant un regard personnel, et de part une approche intimiste et introspective, la star de Gladiator, Her et The Master prend place à la prestigieuse table de ces confrères au sourire létal ; J.Nicholson et Heath Ledger.
Au-delà de la singularité scénaristique et de son émancipation « auteuristique », j'expliquerai le succès de Joker via un prisme différent. Joker conquit le cœur de vous spectateur, parce qu'on y présente un anti-héros contemporain, et ce que je nommerai le Jack Sparrow Effect ou l'Effet Moineau.

Qu'est ce que l'Effet moineau ?

L'Effet moineau dans son sens générique est un néologisme que je définis comme étant une reconfiguration du (anti)-héros contemporain. Elle concerne stricto sensus l'anti-héros au cinéma, à défaut de pouvoir étendre proprement mon analyse aux jeux vidéos ou encore à la littérature.

L'anti-héros d'un point de vue large peut être divisé en plusieurs catégories. Certains sont de faux-semblants devant servir un contexte et un récit ; ce qui sera une fatalité pour le genre du western notamment. Figurativement parlant et d'un point de vue de résonance promotionnelle, ils sont en réalité des héros classiques comme Clint Eastwood. D'autres seront qualifiés d'anti-héros parce qu'ils se révèlent être les protagonistes de leur propre histoire tout en ayant ceci-dit des profils de vilains, comme il peut en être le cas de Alex DeLarge et Matt Dillon, respectivement dans Orange Mécanique (S.Kubrick) et The House that Jack Built (L.V Trier).

L'anti-héros dont il est question dans cette analyse, c'est celui qui ne poursuit point de nobles quêtes, évinçant la finalité consistant à sauver-le-monde.la demoiselle en détresse, et n'agissant que dans ses propres intérêts. Pour autant son éthique est foncièrement ambigu, jaugeant inlassablement entre le bien et le mal, entre la figure héroïque et la figure miséreuse.

Celui-ci d'anti-héros - pouvant être atteint de l'Effet moineau - poursuit un fantasme : la quête réelle, métaphysique et symbolique de la Liberté. Pour se faire, le sujet de fiction en question adopte un comportement et un look extravagants. Quelque peu anti-social et variablement individualiste, il fait preuve d'ingéniosité mais aussi d'immaturité.

Et on vient rapidement à mon néologisme plus restrictif du Jack Sparrow Effect.

Avant le Jack Sparrow Effect

Si l'Effet moineau qualifie un personnage uniquement sur le fond, l'Effet Jack Sparrow définit les caractéristiques de l'anti-héros tant sur le fond que sur la forme. Comprenez bien que cela ne peut être le cas de la vision d'Achille, de L'Illiade (Homère) interprété par Brad Pitt dans Troie (Wolfgang Petersen). Ce dernier y présente un Achille glorieux, héroïque et quasi-divin. L'Effet moineau pour le Achille Petersenien, ça se négocie... En revanche sur la forme on est loin du Jack Sparrow Effect.

Si vous avez cerné le concept on peut passer à une rétrospective synthétique. A travers son histoire, le cinéma voit passer une diversité de figures héroïques dont les canons différent selon les générations et les effets de mode. Au risque de négliger certaines exceptions, le héros cinématique classique - de la culture occidentale du moins - est doté d'une éthique et d'une force d'empathie difficilement contestables tout génération confondu. Il est optionnellement beau, grand et fort, ce qui ne sera certes point le cas d'un Marty McFly ou d'un Harry Potter, mais peu importe. Il sauve le monde, ou son propre univers, va accessoirement au secours de la demoiselle en détresse, et se tient d'exécuter volontairement son pire ennemi.
James Bond, Batman, Ellen Ripley, John MClane, Aragorn, Forrest Gump, Luke Skywalker ou plus récemment Star-Lord, bref il y en a toute une liste.

Une conjecture générationnelle et des ambitions artistiques faisant peau neuve, contribue à une importation de visions, de personnalités et d'artistes particuliers durant la fin des années 90 au sein de la grande industrie hollywoodienne. On peut en dénombrer plusieurs, mais parmi eux, il y avait un certain Johnny Depp.

Johnny Depp et les débuts d'un âge d'or pour les anti-héros contemporains

Johnny Depp est à l'origine d'un mouvement nouveau ; il re-modélise le héros masculin en gratifiant ses interprétations d'une touche émotionnelle, intimiste, féminine, enfantine et loufoque [conf. ma critique sur Pirates des Caraïbes].
Ses costumes et maquillages y sont pour quelque chose, mais toute la singularité de ses personnages est incarnée par une gestuelle atypique... Une multitude d'expressions corporelles extrêmement distinctives. Cette métamorphose engagée et artistique s'opère en réalité bien avant Pirates des Caraïbes. Elle naît durant la collaboration décennale de J.Depp avec son confrère T.Burton, et je dirai même un peu avant, avec Arizona Dream de 1993 (Emir Kusturica). Ce dernier - excellente proposition de cinéma soit dit en passant - dépeint un J.Depp rêveur, individualiste et rêvant de liberté.

So Soir Magazine interviewe entre 2018 et 2019 J.Depp dans le cadre de son rôle d'Ambassadeur et de Modèle pour le parfum Sauvage de Dior. L'acteur confie avoir créé ses personnages dans un élan d'émancipation artistique vis-à-vis de ses premiers rôles. Il affirme que le héros iconique dans Cry Baby est qu'un produit de l'audio-visuel.
En parallèle, quelque part à la fin des années 90-début années 2000, un cinéaste téméraire désire une star pour son nouveau blockbuster, une star avec un style particulier et en dehors des normes, qui pourrait jouer un... Pirate.

Si des Indiana Jones et autres Han Solo peuvent se révéler comme des prototypes de l'Effet Jack Sparrow/Effet moineau, ils sont en réalité des formes inachevées dudit concept. C'est bien Johnny Depp qui révolutionnera la figure héroïque du cinéma hollywoodien, en semant une confusion pas possible entre héros et anti-héros.
Parce que dans l'univers étendu, Jack Sparrow est un personnage qui a pu tuer sans raison, voler aux plus honnêtes, harceler et même violer des victimes. C'est un pirate. Tout est bien évidemment pas expliciter dans les films pour ne pas restreindre l'oeuvre à un public de niche.

Jack Sparrow une figure fantasmagorique se lancera dans une irréductible quête intime de liberté. Et ça plait ! Le personnage connaît un succès florissant, si bien qu'il est aujourd'hui à l'origine d'un culte et d'une idéologie partagés par une grande communauté de fans. Buzz Feed News en a fait tout un article, et il existe bien une Pirate way of Life ou bien tout simplement une Pirate's Life. Ce mouvement idéologique qui ne s'exprime très peu au-delà de la communauté de passionnés s'étend, et le magazine relayeur l'appelle le Jack Sparrow Universe. Les fans s’imprègnent et appliquent au pied de la lettre des répliques cultes, se vêtissent et vivent comme leur idole.
De la folie. Ou de la passion. On peut dire les deux.

Bref. Par effet de récurrences, on peut observer que les anti-héros ont le vent en poupe.

Jack Sparrow/Johnny Depp a inspiré Heath Ledger, Joaquim Phoenix, Robert Downey Jr et Brian Cranston ?

Et pourquoi pas ? Attendez avant de tirer les sonnettes d'alarme de la théorie douteuse. Des années après le premier Pirates des Caraïbes, j'ai vu passer des figures (anti)-héroïques emblématiques de ce nouveau siècle :
Heath Ledger par exemple, qui arbore une gestuelle et des mimiques étonnamment similaires à celle de Jack Sparrow. O.K lui c'est juste un vilain mais l'exemple n'est pas dénué de sens.

Puis il y a Robert Downey Jr., dont sa position et son éthique sont remis en question dans Civil War. De part son caractère irrévérencieux, il fait facilement penser au personnage inventé par J.Depp. Vous pourrez d'ailleurs noter son interprétation dans Avengers : End Game où il apparaît en début de film relativement ivre, développant un raisonnement insensé et confus. Chose qui suscitera de l'embarras au sein de l'équipe des super-héros. Une tactique de discours propre à Jack Sparrow, et une situation qui s'est déjà vue dans la saga des Pirates.

Dans le style, on pourra également faire mention des personnages de David Thewlis (Remus Lupin) et Gary Oldman (Sirius Black) dans Harry Potter, tout deux dotés de tics corporels étrangement relatifs à ceux de Jack Sparrow ; ces derniers faisant figures parfaites de l'anti-héros qui plus est.
Ensuite : Benecio Del Toro (DJ) dans le Star Wars de Rian Johnson qui peut être un autre exemple bien que peu glorieux.

Côté série et ayant en tête les moindres expressions de Jack Sparrow, j'avais noté des similitudes variables avec les personnages de Tim Roth (Lie to Me), Hugh Laurie (Dr House) et aussi - ça y est je me mets dans le pétrin - Brian Cranston (Walter White). You godamn righ' !
Bon en réalité, Walter White ne correspondrait pas vraiment au Jack Sparrow Effect mais pourrait bien être un archétype de l'Effet moineau ; un anti-héros individualiste, fougue et téméraire, imprévisible, assoiffé de liberté et de spontanéité.

Enfin, et ce qui est marrant à noter [enfin marrant...] c'est que J.Depp, H.Ledger, R.Downey Jr et J.Phoenix ont eu une période de leur vie personnelle et professionnelle sombre. Impossible de parler de lien de cause-à-effet, mais on peut corréler au moins certains faits divers avec certaines ambitions artistiques notables chez tous ces acteurs.

Et Joker de Todd Philips dans tout ça ?

Eh bien, rebelote. Joker suit ce mouvement de nouveaux anti-héros correspondant à une nouvelle génération occidentale désireuse de se détacher des normes et de la société-même. L'Effet Jack Sparrow est à l'effigie d'un peuple 2.0 millenials qui se dépossède (enfin du moins dans la perspective). Un peuple qui souhaite l'expérience, le voyage et l'aventure [mouvement des backpackers sur Facebook et Instagram]. Celui qui se détache de mœurs patriarcales, de l'encrage culturel, de la tradition anti-progressiste et de la sédentarisation, celui qui se révolte contre une société qu'il considère comme faussement fédératrice et handicapante sur certains aspects. Un peuple qui désire se déresponsabiliser de la société pour se responsabiliser soit-même, un peuple qui se veut collectif mais reste pour le moment individualiste sur bien des aspects.
Un peuple 2.0 qui dit souffrir, puisque noyé au milieu d'ignorants moqueurs et formatés.

Ce peuple est personnifié caricaturalement par Arthur Fleck, et la planète est représentée à plus grande échelle par la ville fictive et malade de Gotham City ; qui exhibera seulement la fragilité économique et sociétale de l'écosystème anthropique.
Afin de parfaire la souffrance, la naïveté et la métamorphose progressive de l'antagoniste de renom, le Joker Phoenixien décore son personnage de traits de caractères correspondant au Jack Sparrow Effect : il est un anti-héros miséreux donnant suite à des situations de groupe embarrassantes, mais sous un angle caché, obstrué par la norme et la compliance du peuple. Il est ingénieux, artiste, expressif, extravagant et talentueux. Il peut se venter et camoufler son physique et son hygiène par un discours séduisant, mais il n'est pas plus miséreux que le Monsieur tout le monde après mûr réflexion. Tiens cela ne fait-il pas penser à un certain Pirate Rock'n Roll gothique et féminisé sur les bords ?
On peut y ajouter des ambitions indestructibles partagés par les deux icônes du cinéma ; dont la fin en soit est d'entrer en possession d'une Liberté parfaite et définie.
Jack Sparrow comme ce Joker sont des francs doigts d'honneur mis en abîme ; des doigts d'honneur distribués à leur propre univers mais aussi aux critiques cinéma, aux spectateurs grand-public et aux concurrents industriels. Pourquoi ? Parce que ce sont des anomalies, et en général toi... Tu n'aimes pas ça, l'Anomalie.

Est-ce bon ou mauvais ?

Mauvaise question. Mauvaise réflexion. C'est un mouvement de style et de choix. Est-ce réellement un mouvement, et cette logique existe t-elle vraiment entre ces personnages et ces films ? Est-ce volontaire ou involontaire ? N'est-ce pas une pure sur-interprétation de ma part ?
Acceptez. N'acceptez pas. Nuancez ou ignorez. Mais, chers amis, je vous dirai Calamars !
Oui... Ne devenez pas comme les calamars, ces chères petites saucisses volantes... Vous les mettez entre elles, et se dévoreront toutes vous verrez.

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