La Nuit du chasseur

Avis sur Jusqu'à la garde

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Xavier Legrand (qui est parallèlement acteur – surtout au théâtre) avait déjà dirigé Denis Ménochet, Léa Drucker et Mathilde Auneveux dans Avant que de tout perdre, César du meilleur court-métrage (et également nommé aux Oscars). Premier long-métrage de Legrand, Jusqu’à la garde marquerait un lien avec le court, pourrait même être vu comme une suite.

Lauréat de deux Lion d’argent à la Mostra de Venise 2017 (mise en scène et premier film), Jusqu’à la garde est un film saisissant et poignant sur la violence conjugale : on ne voit pas tant que ça des films traitant ce sujet très actuel et difficile (je n’ai pas pu m’empêcher de repenser à Tyrannosaur de Paddy Considine, lui-même une prolongation de son court-métrage Dog Altogether). Le scénario est a priori très simple dans le sens où il ne cherche pas à multiplier à tout prix les péripéties. En effet, la scène d’ouverture permet de poser le cadre c’est-à-dire on nous expose dans les faits la situation familiale des personnages chez le juge (Miriam et Antoine parlent très peu mais pourtant, cela ne nous empêche pas d’avoir déjà une petite idée sur qui ils sont). Puis, jusqu’à sa fameuse séquence finale très marquante et traumatisante où il y a un passage à l’acte, tout le film est construit autour d’une menace qui se retient d’éclater alors qu’on sait inévitablement qu’elle va finir par exploser dans la gueule des victimes qui ne parviennent pas à fuir. Non, on ne verra jamais Antoine frapper quelqu’un tout comme on ne verra pas un personnage ayant un oeil au beurre noir. Par ailleurs, l’autre finesse du film est nous présenter Miriam jamais victimisée malgré sa situation pourtant évidente par rapport à son ex-mari. Pourtant, le spectateur a sans cesse peur pour les personnages. J’ai lu des critiques (que je respecte évidemment) qui disaient qu’on pouvait avoir au début du film un doute sur l’identité d’Antoine (est-ce qu’il est violent avec sa famille ou non ?). Pour ma part, et c’est aussi ce qui explique selon moi la réussite de ce film, c’est qu’on a beau ne jamais voir ses actes de violence, même on n’a effectivement pas de preuves sur ce qu’il a pu faire auparavant, on sait qu’Antoine est dangereux, comme si le spectateur avait une longueur d’avance sur la justice (qui ne protège pas comme elle devrait le faire – il faut attendre le pire pour qu’elle agisse pour de bon). En fait, ce sont des petits indices qui guident le spectateur sur la brutalité d’Antoine, comme par exemple les silences, la précision des plans (quelque chose de froid et inquiétant en ressort), les différents sons issus du quotidien (les clignotants, la ceinture de sécurité etc.). Les références à La Nuit du Chasseur de Charles Laughton ou à Shining de Stanley Kubrick, clairement revendiquées, sont utilisées judicieusement : comme ces grands films, le danger vient de celui qu’on ne devrait pas soupçonner, de celui qui devrait plutôt protéger. Au-delà de nous parler de violence conjugale, le film traite bien des thèmes du harcèlement, d’intrusion même, qui font peut-être dans un sens autant mal que des coups. Je dois aussi vous avouer que j’ai bien pleuré durant la séquence finale insoutenable qui ne cherche pourtant pas à être larmoyante. Sa fin est particulièrement réussie, parvenant à mêler différents sentiments : le soulagement, l’admiration et la méfiance (je parle pour ce dernier terme de la voisine, personnage autant responsable que « voyeuse »).

Cela dit, je vais passer pour une chieuse même si cela n’enlève rien à la qualité du film ni à ma très bonne appréciation. Je n’ai pas globalement pas plus adhéré que ça aux choix narratifs concernant Joséphine, la soeur de Julien. Par exemple, je reviens sur la fameuse scène d’anniversaire où Joséphine chante sur scène pratiquement les larmes aux yeux, la boule au ventre, en tirant bien la gueule, comme si elle savait que le pire allait se produire. Cela dit, même si la scène en elle-même fonctionne, l’utilisation de ce motif (la mise en scène d’un personnage qui affiche une expression décalée par rapport à la chanson qu’il chante) reste vu et revu, fait sans réelle originalité. La scène des toilettes est également pour moi très maladroite : peut-être qu’elle signifie le poids de gérer d’autres problèmes personnels lorsque sa famille a volé en éclats tout comme on peut partir sur d’autres hypothèses autour de la construction de sa propre famille, impossible face au divorce désastreux de ses propres parents. Cela dit, ne sachant pas vraiment ce qu’a voulu dire le réalisateur, utiliser la grossesse en guise de symbole narratif m’a semblé très facile (autant, par exemple, les scènes dans les films et séries où on fait justement disparaître une grossesse au lieu de passer par la case « avortement »). Surtout, ce qui m’a globalement énervée est de ne pas utiliser la moindre information sur la soeur alors que le réalisateur n’hésite justement pas à utiliser tous les détails possibles sur les autres membres de la famille pour faire avancer l’intrigue et pour montrer que le danger est inévitable. Je reste persuadée que ce personnage a été sacrifié (en tout cas mal exploité), l’histoire déjà entre le petit Julien et ses parents étant certainement un peu trop forte pour lui laisser réellement une bonne place. En fait, je crois qu’au fond, ce que je veux dire, c’est qu’au-delà de maladresses avec l’arc narratif de ce personnage, le réalisateur tombe étonnamment dans des facilités alors que tout le reste de son film ne tombe justement jamais dans ce piège.

En dehors de ces quelques chipotages, je vais finir ma chronique sur une touche positive car Jusqu’à la garde mérite toute l’attention qu’on lui porte actuellement. Impossible de passer à côté de ce casting de qualité. Certainement aidé par son physique (mi-ours mi-rustre), Denis Ménochet livre une interprétation monstrueusement intense, tandis que Léa Drucker parvient à mêler fragilité et force. Enfin, le petit Thomas Gioria, dans son premier rôle au cinéma, est tout simplement bluffant.

[https://tinalakiller.com/2018/02/25/jusqua-la-garde/][1]

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