L'enfer, c'est les autres.

Avis sur Kinatay

Avatar D.  Styx
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Kinatay est le second film du réalisateur philippin Brillante Mendoza qu’il m’est donné de voir, après Ma’Rosa qui m’avait beaucoup dérangé, et dont la projection en 2016 m’avait marqué.

Il est aisé de faire le rapprochement entre tous les films de sa filmographie, notamment par le style de mise en scène.
Ce style si particulier, c’est celui de l’hyper-réalisme : caméra à l’épaule tourbillonnante (et parfois agaçante, on en vient à intérieurement supplier un plan en steadicam), images volées de rues bondées à Manille, et refus d’un jeu d’acteur classique, comme si l’ensemble du casting était non-professionnel. J’ai pu lire qu’il était souvent comparé à des Dardenne sauce philippin : je ne suis qu’en partie d’accord car si on retrouve un désir commun pour le réalisme, sa mise en scène est bien plus violente et souvent plus rythmée que celle des frères Dardenne.

Cette « patte de mise en scène » a valu à Mendoza une reconnaissance festivalière importante : John John, son cinquième film et premier distribué en France, est sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs en 2007. Suivent à Cannes Serbis, en compétition 2008 ; Kinatay, Prix de la mise en scène 2009 ; Taklub, en compétition Un Certain Regard 2015 ; et Ma’Rosa, Prix d’interprétation féminine l’année suivante. Brillante Mendoza tournant beaucoup – parfois 2 à 3 films la même année –, le réalisateur se paye également le luxe de présenter la même année plusieurs films dans de grands festivals : Slingshot à Berlin par exemple, en même temps que John John à Cannes ; ou Lola à la Mostra de Venise, trois mois seulement après la première de Kinatay à Cannes. Bref, des sélections et prix en veux-tu-en-voilà, qui ont installé Brillante Mendoza sur la scène cinématographique internationale.

Kanatay retrace l’histoire de Peping, jeune adulte étudiant à criminologie – interprété par Coco Martin, son acteur fétiche – qui se laisse attirer par l’argent facile provenant des gangs de Manille. Alors qu’il est sur le point de se marier et qu’il a déjà un enfant à vêtir et nourrir, Peping accepte une proposition de son camarade Abyong pour devenir homme de main le temps d’un soir. Ce soir, c’est celle d’une « mission spéciale » : l’enlèvement – qui tourne au crime sordide – d’une prostituée n’ayant pu payer sa came dans les temps.

La première moitié du film n’est vraiment pas palpitante. Durant une heure, le rythme est lent, le contexte de l’intrigue se met progressivement en place sans que des éléments perturbateurs ne viennent troubler le récit. On découvre la gentille femme de Peping s’occupant de son bébé, l’effervescence et la surpopulation de Manille, des cours d’université qui auraient besoin d’un bon coup de recadrage tant les classes sont dissipées. Malgré la caméra en perpétuel mouvement, difficile de voir où le film veut nous mener, et un ennui profond s’installe. Difficile également d’entrevoir ce qui justifie cette interdiction -16 ans !

Et puis d’un coup, passé la moitié, le film démarre. Une lueur s’allume, l’intérêt s’éveille. D’abord par l’enlèvement de la prostituée dans la boîte de nuit. Les premières traces de violence commencent à poindre. S’en suit une inquiétante séquence de voiture de 20 minutes, de nuit, d’abord en ville, puis en campagne. La tension monte à mesure que le malaise s’installe chez le jeune Peping. Nous, les spectateurs, nous sentons comme ce dernier : pris au piège d’un engrenage. Il est déjà trop tard pour reculer, bien que quelques ouvertures aient été permises au protagoniste, comme cet arrêt pipi le long d’un champ. Nous lui crions « fuit, pauvre fou », à l’écran il hésite, et voilà qu’on l’appelle pour remonter en voiture. Peping gardera alors le rôle de témoin impuissant, une inertie qui ne le rend pas moins complice aux yeux de la justice.

Enfin, dans une maison abandonnée, l’horreur explose. C’est cette séquence, ces dernières vingt minutes, qui rendent le film à la fois intéressant et sidérant. Avec une cruauté proche du snuff movie, notre bande d’hommes de main viole, assassine, charcute et découpe sans la moindre touche d’émotion la pauvre prostituée. Après l’ennui, l’asphyxie et le débordement de violence, méticuleuse et implacable.

Finalement, après cette agonie, c’est pour Peping le retour à la vie normale que j’ai trouvé le plus intéressant : un petit déjeuner dans un resto, l’appétit coupé et l’envie de vomir, la paie promise et l’étrangeté d’être enfin libre de s’éloigner et de recommencer à vivre. Un contraste étonnant et déroutant.

Kinatay doit donc être salué pour la trajectoire de son intrigue : une véritable descente aux enfers, une plongée dans la violence méticuleuse des gangs de Manille. Mais le film est bizarrement construit. Cette séquence finale de torture et d’horreur ne peut justifier les trois premiers quarts d’une vacuité et d’un profond ennui. En un mot, du très bon (ce que tout le monde retient du film, c’est sa fin) enrobé d’une bonne dose d’agacement et de morosité, pour un film qui tire en longueur.

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