Sur la route de l'illusion
En 1973, "L'épouvantail" obtient la palme d'or au festival de Cannes, ex-eaquo avec "La méprise" d'Alan Ball. Il met en scène un duo d'acteurs exceptionnels : Gene Hackman et Al Pacino. Deux vagabonds, aux physiques et aux caractères diamétralement opposés, mais qui vont devenir des amis inséparables dans une Amérique en crise.
C'est au bord d'une route, que se rencontre Max (Gene Hackman) et Lion (Al Pacino). Le premier est un homme solitaire et impulsif, le second est jovial et en quête d'amitié. Deux vagabonds perdus dans la campagne américaine, tentant d'arrêter un véhicule pour retrouver la civilisation. Ils vont faire le chemin ensemble, lié par le projet de Max, d'ouvrir une station de lavage-auto, dont Lion sera l'associé. Une chimère parmi tant d'autres, dans une Amérique ayant perdu ses illusions.
Le film marche sur les traces du "Macadam Cowboy" de John Schlesinger sorti en 1969. Il mettait aussi en scène un duo : Dustin Hoffman et Jon Voight. Le premier, un clochard et le second, un gigolo venant de la campagne, perdant sa naïveté dans l'immensité de la ville de New-York.
Dans "L'épouvantail", le lieu change, on passe d'une grande métropole, aux petites villes perdues dans l'immensité des campagnes. Mais le constat reste le même, cette Amérique de la fin des années 60 et du début des années 70, a perdu de sa grandeur. Elle s'embourbe dans la guerre du Vietnam et va perdre confiance en son institution, avec le scandale du Watergate. C'est durant cette période trouble, que nos deux "héros" tentent de survivre.
Gene Hackman sort de prison, il est en marge de la société. Grâce à sa carrure et sa grande gueule, il s'impose, au risque de se créer de nouveaux problèmes, en étant toujours sur la corde raide. Au contraire de son nouveau compagnon, Al Pacino. Il suscite l'empathie, de par sa bonne humeur et cette lueur de fragilité, qui brille dans ses yeux. Un homme en route, pour voir son enfant. Cinq ans plus tôt, il a abandonné son amie enceinte, en s'engageant dans l'armée et fuyant sa future paternité. Il trimbale un paquet-cadeau pour cet enfant, dont il ne connait ni le prénom, ni le sexe.
Cette rencontre va permettre à chacun de se nourrir de l'autre. Au contact d'Al Pacino, Gene Hackman va s'humaniser, alors que le premier, va s'enfoncer dans les limbes de sa détresse.
Jerry Schatzberg filme ses deux hommes, avec un esthétisme acquis durant sa carrière de photographe de mode. "L'épouvantail" est son troisième film, son précédent "Panique à Needle Park" avait déjà Al Pacino au casting. le thème était aussi dramatique, il suivait un groupe d’héroïnomanes à travers New-York. Il dépeint cette Amérique désenchantée, à travers ses différents films. Sa caméra est discrète, cela semble parfois improviser, comme lors des scènes de foules, souvent dans les bars. Cela rend l'ensemble encore plus réaliste.
Ce road-movie est à l'image des personnages, fascinant, mais aussi dramatique. Il y a comme une absence d'espoir, on ne tente jamais de nous faire croire, qu'ils vont s'en sortir et nous offrir un happy-end. Il y a pourtant de nombreux rires, de l'affection et même un peu d'amour. Elle apparaît dans les moments simples, ou les gens se parlent, se sourient, se touchent et se désirent. On a de la tendresse pour eux, on sent que la vie n'a pas été facile pour eux dès le début et surtout, qu'elle ne le sera jamais. Le bonheur n'est pas pour eux, l'Amérique n'en veut pas et va les mâcher, avant de les jeter.
Reflet d'une époque sombre, "L'épouvantail" est un film injustement oublié, méritant une séance de rattrapage. Un road-movie tragique, porté par deux acteurs magnifiques Gene Hackman et Al Pacino, sublimé par la mise en scène dénuée d'artifices et toutes en nuances de Jerry Schatzberg.