Un film à ne pas esquiver !

Avis sur L'Esquive

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En comparaison à La graine et le mulet, le style du réalisateur français d'origine tunisienne n'a guère changé. Il multiplie les gros plans et fait en sorte de se trouver toujours à proximité de ses personnages, s'amusant à capter quelques regards et émotions fugaces comme on aime bien en voir. Les seuls moments où il laisse partir ses personnages loin de sa caméra sont pour la plupart des moments d'errance et d'indécision, Kechiche leur donne ainsi un petit moment d'intimité qui ne manquera tout de même pas d'être perçu par le spectateur.

Quoi qu'il en soit le film bénéficie d'une certaine approche sur la forme, que l'on apprécie ou non le procédé de réalisation. Car bien sur tout le monde n'accrochera pas à cette mise en scène un peu underground, approximatif, souvent caméra à l'épaule, s'approchant parfois du style documentaire. Un style qui se justifie par l'approche somme toute assez réaliste des cités et une spontanéité assez rare au niveau de l'écriture des dialogues. D'ailleurs peut-on réellement parler d'écriture concernant l'Esquive ? Peut-être bien, malgré que le film soit parsemé d'abus de langage du au tic de parole des enfants de cité. Le mot tic est très important à mon sens, on pourrait aussi appeler ça code de communication. Pourquoi donc ? Parce que Kechiche tente d'en démystifier la portée agressive pour mettre en valeur la pudeur outre les mots. Des mots qui au final recouvre bien plus de pudeur que d'agressivité.

La démarche est intéressante bien qu'elle contienne aussi quelques limites: On finit malheureusement par se lasser de ce type de langage mais rien de bien handicapant au final. Pour poursuivre sur le langage et ce coup-ci plus particulièrement sur le jeu de langage, il est bon de mentionner le parallélisme entreprit avec le théâtre. Le film tourne plus qu'il n'y parait autour du théâtre avec en grande partie la pièce de Marivaux : Jeu de l'amour et du hasard. Cela aboutira bien entendu sur des airs tendrement comique, notamment par le passage d'un style de langage à un autre. Marivaux parle notamment de la différence entre riches et pauvres dans cette pièce où en conclusion les pauvres finissent ensembles et les riches finissent ensembles pour une question de culture et de langage. Et en un sens cette conclusion est relativement péjorative sur la différence entre classes sociales mais ce n'est pas forcement à cet aspect là que s'intéresse Kechiche car bien que Le jeu de l'amour et du hasard parait avoir une portée négative, il ne fait pas fie de messages plus positifs et encourageants notamment dans la manière de Marivaux à mettre les personnages sur le même pied d'égalité en mettant en valeur leur intériorité, leurs sentiments.

Mais outre la portée politique et sociale de l'oeuvre, la pièce de Marivaux sert de bel ornement à l'histoire d'amour entre Krimo et Lydia se basant majoritairement sur l'acte 2, scène 5. S'en suit donc une métaphore entre Dorante-Arlequin et Krimo-Lydia où le moment clé sera l'esquive de Dorante au baiser d'Arlequin. L'esquive à la fois titre du film et véritable incarnation du personnage de Lydia qui elle même finira par esquiver Krimo lorsqu'elle sut l'amour que lui portait ce dernier. S'en suit donc un problème de considération sociale, un Homme ne peut fuir indéterminément ce qui le tracasse, ne peut s'esquiver sans que les conséquences soient nombreuses. Et c'est bien entendu ce qui adviendra à notre protagoniste principal d'autant plus dans un conditionnement de cité où les informations circulent plus vite qu'ailleurs. Elle qui aimait tant être admirée, qui clamait en début de film "J'aime jouer devant un public", aura de plus en plus de mal à supporter les regards qu'elle aimait tant auparavant. Et tout est rondement mené pour aboutir finalement sur une fin ouverte où Kechiche procède à une habile inversion des rôles. Cependant le discours de Kechiche souffre de quelques petits points faibles avec notamment la scène d'intervention de la police sur les jeunes auxquels l'on est forcement attachés, faisant passer les policiers pour des brutes sans cervelle, coupable de violence trop excessive, violence qui sera accrue par la mise en scène très vive et immersive.

Et bien que la scène soit d'une maîtrise presque incontestable l'on ne peut que regretter le coté un poil trop caricatural des évènements. Mais le film puise aussi sa force dans le jeu de ses acteurs, pour la grande majorité amateurs mais qui ne manquent pas de dynamisme, de spontanéité et de fraîcheur. On retiendra en tête de lice la prestation de Sara Forestier, non dénuée de charme et potentiellement intéressante.

Au final L'Esquive est un film très accompli, bénéficiant entre autre d'un scénario intéressant, d'une mise en scène souvent juste et d'une belle maîtrise des portraits de personnages. L'Esquive est une histoire d'amour pas comme les autres, une oeuvre à la dimension intéressante et qui se retrouve amplifié par l'espace de vie accordé aux personnages

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