Doggystyle

Avis sur L'Île aux chiens

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Wes Anderson commençait à se faire désirer. En 2014, le cinéaste américain avait accouché de The Grand Budapest Hotel, film synthétique où l’auteur poussait toutes ses lubies formelles à leur paroxysme. Le film, sans doute le plus acclamé de son créateur et en tout cas son plus gros succès, ne pouvait que susciter des attentes quant à ce qu’Anderson allait proposer ensuite. Le réalisateur a choisi pour ce faire un retour en arrière en réalisant son second film en stop-motion, L’île aux chiens.

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Il est vrai que le cinéma d’Anderson se prête à merveille à l’animation. Le réalisateur a très vite développé un style visuel très marqué, à base de compositions ultra-léchées, de mouvements de caméra précis, de colorimétries appuyées et d’un amour pour une direction artistique “faite main”, affichant volontairement son artificialité. L’univers andersonien évoque celui de l’enfance, à base de jouets, de trucages astucieux et d’une imagination souvent débridée, contrebalancé toutefois par un humour doux-amer parfois cru et une mélancolie lorgnant du côté de la crise existentielle.

Cet amour pour les mondes (faussement) enfantins associé à l’obsession du cinéaste pour le contrôle de l’image jusqu’au moindre de ses paramètres faisaient du cinéma d’animation la continuation logique de sa carrière. Et plus particulièrement le stop-motion, dont le cachet artisanal et la nécessité constante de recourir au trucage visuel s’accordaient à merveille avec la patte Wes Anderson. C’est ainsi qu’en 2009, le réalisateur livre son premier long-métrage animé : Fantastic Mr. Fox, adapté de Roald Dahl. Une formidable tentative qui arrivait à condenser tout le génie de son créateur dans un nouveau format instantanément maîtrisé à la perfection. On aurait dès lors plus croire que Wes Anderson se convertirait en réalisateur d’animation mais il aura pourtant fallu attendre près de 9 ans et deux films live (The Grand Budapest Hotel mais aussi l’excellent Moonrise Kingdom) pour que le cinéaste renouvelle l’essai.

L’Île aux chiens prend place dans un Japon futuriste. En proie à une épidémie et une surpopulation canine, la ville de Megasaki, sous l’impulsion du terrifiant Maire Kobayashi, vote un décret visant à bannir tous les chiens et à les consigner sur une île avoisinante servant auparavant de déchetterie. Dans ce contexte, un jeune garçon appelé Atari, pupille du maire, infiltre l’île pour retrouver son fidèle chien Spots. Il y rencontre un groupe de canins livrés à eux-mêmes, parmi lesquels le redoutable Chief, qui l’aideront dans sa quête.

On reconnaît dès les premiers instants l’amour d’Anderson pour les univers atypiques, dans lesquels on s’immerge instantanément et avec un plaisir non-dissimulé. La diégèse développée par le cinéaste est pourtant étonnamment sombre. D’un côté, il met en scène un Japon dystopique au sein de laquelle un régime fascisant condamne à l’exil une espèce entière (évoquant au passage l’Holocauste) tout en éliminant ses opposants dans l’ombre. De l’autre, la société telle qu’elle s’organise sur l’île des chiens bannis tient d’un monde post-apocalyptique où la loi du plus fort prédomine et où les conflits se règlent dans la violence.

Ce cadre très pessimiste aurait sans doute pu être le terreau d’une œuvre bien plus noire et torturée, mais Anderson l’introduit avec sa palette de procédés habituels : voix off astucieuse, montage rapide, sens du gag visuel, inserts textuels… L’île aux chiens se pare ainsi d’un humour noir souvent féroce et prend un malin plaisir à désamorcer des situations potentiellement dramatiques par un effet de montage cru ou une réplique ironique. Mais les ruptures tonales sont à double-sens et il n’est pas rare qu’une scène en apparence légère et innocente dissimule une émotivité vivace. C’est quand le film approfondit ses personnages qu’il parvient à être le plus touchant. Chief, au départ présenté comme borné et impitoyable, se révèle peu à peu comme la figure la plus tragique du groupe de canins principaux, incapable d’être heureux parce que son instinct l’a empêché de saisir les moments de bonheur que la vie lui offrait. La crise identitaire traversée par le personnage, typique d’Anderson, permet au cinéaste d’aborder, par le biais de la relation entre le chien et le jeune Atari, les thématiques de la famille et de la loyauté sous un angle lucide mêlé de tendresse.

Anderson crée aisément des personnages mémorables, souvent figés dans la mémoire du spectateur par un détail pregnant. L’île aux chiens ne fait pas exception et présente une galerie d’individus remarquables, tantôt hilarants (l’irrésistible “Oracle”), tantôt étrangement mélancoliques (le chef de clan campé par Harvey Keitel). L’excessive générosité du cinéaste transparaît notamment à travers l’un des castings de doublage les plus fournis du cinéma américain actuel; citons pêle-mêle Bryan Cranston, Edward Norton, Greta Gerwig, Jeff Goldblum, Scarlett Johansson ou bien l’inévitable Bill Murray. C’est là l’une des quelques faiblesses du film : malgré une affiche cinq étoiles, seuls une poignée de personnages héritent d’un rôle vraiment mis en exergue par le récit tandis que d’autres apparaissent tristement sous-exploités, On peine par exemple à distinguer les caractères des chiens formant le groupe de Chief, malgré le prestige des doubleurs.

En revanche, le personnage de Tracy Walker est non seulement l’un des plus dynamisants et attachants du récits, mais la figure de la jeune étudiante militante permet surtout d’aborder plus frontalement les questions liées au totalitarisme, à la conspiration et à la manipulation politique. Des thématiques relativement neuves dans le cinéma d’Anderson et qui s’accordent harmonieusement avec une volonté de donner une ampleur inédite à son récit. Dans The Grand Budapest Hotel, Anderson s’amusait à entremêler l’histoire d’une poignée de personnages, menés par l’excentrique propriétaire de l’hôtel, avec en toile de fond les grands bouleversements traversés par l’Europe de l’entre-deux guerre et la montée du nazisme. De la même manière, L’île aux chiens donne à la quête intimiste de quelques personnages des proportions épiques en les plaçant au coeur d’une histoire de révolte, de lutte contre le fascisme et d’émancipation. La simple reconnexion d’un petit garçon avec son animal de compagnie se transforme ainsi métaphoriquement en une lutte d’un guerrier de légende face à l’Empire du mal.

Le choix de situer l’action du film au Japon renforce cette aura de mythe en la teintant d’un parfum d’exotisme, mais permet également à Anderson de s’offrir un nouveau terrain de jeu pour exprimer toute son inventivité visuelle. Entre les citations folkloriques et artistiques (le théâtre kabuki ou la peinture de Katsushika Hokusai), l’habile jeu sur l’alternance linguistique et bien entendu l’appropriation de tous les gimmicks et clichés propres à la culture japonaise, le cinéaste semble visiblement stimulé par le cadre qu’il a choisit et accouche de ce qui est peut-être son film le plus abouti formellement. Sa traditionnelle obsession pour les cadrages à la minutie frôlant la névrose se double d’un sens de l’ampleur nouveau, insistant constamment sur la majesté de ses décors et le poids du vide qu’ils renferment. Anderson joue malicieusement de son cadre insolite en esthétisant l’austère et le désolé et en donnant à cette décharge insulaire des airs de tableau industriel épique.

Ce procédé n’est pas sans rappeler d’ailleurs l’œuvre d’un grand cinéaste japonais : Akira Kurosawa, qu’Anderson prend visiblement un immense plaisir à citer au sein de son jeu référentiel. La musique du film - au passage, très agréablement composée par un Alexandre Desplat se prenant lui aussi au jeu de la référence nipponne - comprend ainsi des extraits des bandes originales de L’Ange Ivre et surtout de l’emblématique Les Sept Samouraïs, dont l’ombre surplombe cette quête de rédemption par l’altruisme et de soulèvement face à l’oppression. On pensera pourtant à une œuvre plus tardive du grand maître japonais : Dodes’kaden, premier film en couleur de Kurosawa et lui aussi prenant pour cadre un lieu de misère et de désolation (un bidonville) pour mieux en détourner la laideur grâce à une inventivité visuelle et une force lyrique de chaque instant. Radicalement différentes dans leurs intentions comme dans leur traitement, les deux films se rejoignent dans cette volonté de donner une splendeur poétique à des lieux qui en semblaient à jamais privés en jouant avec une charte visuelle renvoyant au bricolage et au trucage.

Extrêmement dense et généreux, L’île aux chiens souffre toutefois d’une narration un poil moins maîtrisée que certains de ses prédécesseurs. Le film paraît ainsi à la fois un peu trop long et un peu trop court, avec notamment un acte central tirant un peu en longueur là où certains personnages et thématiques semblent relégués au second plan. Anderson a visiblement du mal à trouver l’équilibre parfait entre son traitement habituellement intimiste et l’ambition de son récit et peine dès lors à retrouver la perfection de son Fantastic Mr. Fox, moins ambitieux mais mieux balancé dans son traitement.

Le retour de Wes Anderson à l’animation n’en reste pas moins une franche réussite. Ses traditionnelles lubies sont toujours bien présentes et ne convaincront sans doute pas ses détracteurs, mais il a su puiser intelligemment dans une culture qu’il n’avait jusqu'à présent que peu explorée pour donner un nouveau souffle à son cinéma. On ne peut que se féliciter du choix d’Anderson de revenir au stop-motion et espérer que cette seconde incursion ne sera pas sa dernière, tant il semble presque donner au support sa forme absolue.

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