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Le mystère Wes Anderson (pourquoi c’est si bien ?)

Tout le plaisir, la fascination, l’affection, l’amour que j’éprouve pour les films de Wes Anderson me dépasse. Et là, devant L’Île aux chiens, rebelote : plaisir, fascination, affection, amour, tristesse de l’avoir vu pour ne plus avoir la possibilité de le découvrir. Alors : Qu’est-ce qui fait la singularité de son cinéma ? et plus simplement : pourquoi c’est si bien ?

D’ailleurs, cette qualité ne va pas de soi : les films de Wes Anderson pourraient déplaire, justement parce que son style est très affirmé et reconnaissable. D’accord, il est amusant, satisfaisant de reconnaître le style d’un auteur - en l’occurrence, la symétrie maladive des cadres, son choix des couleurs. Mais passé le premier quart d’heure, la satisfaction prise à la reconnaissance d’un style passe ; pire, l’affirmation d’un style peut nuire à la qualité du film, si la manière de dire domine ce qu’il a à dire.

En plus, L’Île aux chiens est un film qui montre encore plus manifestement que d’habitude les ficelles de sa fabrication. Il appartient à Wes Anderson de dire que l’histoire qu’il raconte est une histoire : The Royal Tenenbaums est un « livre » qui s’écrit en même temps que le récit avance ; The Grand Budapest Hotel est l’histoire trouvée par une jeune fille dans un livre au tout début du film. Et puis, dans la plupart de ses films, les parties du récit sont annoncées : Wes Anderson n’est pas le seul à procéder de la sorte, mais il y a évidemment un jeu avec les conventions cinématographiques. Sauf qu’il va encore plus loin dans ce film qui annonce textuellement le début et la fin de ses flashbacks : un pas est franchi dans le jeu avec les conventions du cinéma, et c’est drôle. Son dispositif de narration pousse aussi le jeu de miroir habituel : des narratrices-traductrices-animatrices de télévision prennent le récit à leur compte ; et le film pose comme convention que les chiens sont doublés dans la langue du spectateur.

Le film livre donc ses ficelles de structure, mais il livre aussi ses ficelles de fabrication. Puisqu’il s’agit d’animation en volume, le spectateur est conscient du caractère fabriqué des maquettes qui sont les personnages et décors du film. Et quand ce spectateur vient à oublier qu’il s’agit de marionnettes et les voit vraiment comme des personnages, le film vient lui rappeler brutalement sa matérialité : pour ses effets spéciaux, le film utilise du coton (pendant les scènes de bagarres) et de la ficelle (!).

Alors, les effets de métalepse (lorsque le film se signale comme film) sont, comme l’affirmation d’un style, réjouissants mais finalement risqués : le film attire l’attention sur lui-même et prend le risque de « sortir » le spectateur du film, de cesser de l’impliquer émotionnellement dans l’histoire qu’il raconte, puisqu’il cesse de raconter cette histoire pour raconter qu’il raconter cette histoire. Cela peut donner des films un peu abstraits, un peu artificiels, qui, parce qu’ils ont honte de raconter simplement une histoire, jouent avec le fait qu’ils sont en train de la raconter. Sauf que non : passées les premières minutes, L’Île aux chiens a continué à m’intéresser ; mieux : le film m’a ému.

Peut-être est-ce parce que le style de Wes Anderson est si constamment excessif et manifeste : j’aime voir un réalisateur fidèle à lui-même, à sa vision ; je suis touché par l’honnêteté de sa démarche.

Mais il y a surtout dans ce film beaucoup d’amour. L’amour de l’histoire, d’abord : son dispositif narratif est certes lourd, mais il dit que le film ne cache pas d'être un film, et que ce film n’a pas honte de raconter une histoire, et des histoires à l’intérieur de l’histoire.

Et puis, il y a l’amour du détail, qui va avec l’amour de l’environnement. Ce goût est caractéristique des films de Wes Anderson : il utilise souvent une sorte de plan moyen qui permet de placer ses personnages dans un environnement très consciencieusement choisi, tout en restant proche d'eux, sans rendre sa démarche abstraite, et qui permet d’exprimer visuellement avec précision ce qu’ils sont. Ici, ce souci est exacerbé, puisqu’il s’agit de 240 maquettes qui ont été construites pour le film : Wes Anderson est littéralement un démiurge qui place ses personnages dans des environnements créés de toute pièce, composés avec soin.

Et il y a surtout l’amour que porte le film à ses personnages, et surtout à ses chiens, à la fois animés de beaux sentiments, drôles, mélancoliques : s’ils font face à une situation difficile - et même désespérée -, ils sont traités avec beaucoup de douceur. Sur leur île, ils passent leurs nuits dans ce qui a l'air d'un fantastique petit cocon confortable alors qu'il ne s'agit objectivement que d'une cabane de canettes.

… Le mystère de la singularité de Wes Anderson n’est donc heureusement pas résolu, mais voilà une piste pour comprendre pourquoi L’Île aux chiens est si bien : en parler me donne envie de le revoir.
Alors je m’arrête là, et j’y retourne !

TomCluzeau
9
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