Pénélope, Béatrice, Marianne... et les autres.

Avis sur L'amour est un crime parfait

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Celle qui attend. Celle qui nous guide. Celle qu'on aime et qui nous mène à la baguette. Et bien d'autres encore.

A ceci près que la première nous attend dans un au-delà, un inconnu, un incertain invisible, hors champ délibérément maintenu "hors" de notre portée pendant un long moment.
A ceci près que notre guide nous ment et nous perd, nous entraîne vers des fausses pistes et des (ruelles) culs-de-sac (ou stationnement interdit par la loi).
A ceci près que celle qu'on aime nous est refusée par la morale, et que notre amour n'est ni unique, ni inconditionnel.
A ceci près que toutes les autres sont toutes celles-ci, et que quatre femmes parviennent à incarner des dizaines d'ersatz fictifs, pour la plupart littéraires.

Les cartes sont données, il est temps de se perdre.

2014 commence décidément sur une série de films littéraires et érotiques (ou revendiqués comme tels, n'en déplaise à certains). Celui-ci en est peut-être le plus brillant exemple. Un joli prologue nocturne et grivois, sur une route où l'accident semble nous guetter au moindre virage, et qu'un loup pas si anodin traverse nonchalamment, nous introduit à notre Pénélope. Ou Nadja (tiens, un breton !). Ou Emma (tiens, un boeuf !). Ou peut-être Barbara (tiens, une femme disparaît !). Elle est jeune, jolie, un peu catin. A de fort jolis seins. Qui ne remuent plus au petit matin. Il est très vite clair que Barbara n'est plus. Que ce prof bégueule et paradoxalement séduisant - car magnétique et fascinant - a probablement tué la jeune femme. Mais le film décide, passé ce prologue troublant, d'oblitérer parfaitement ce fait comme le fait notre protagoniste. Si bien qu'un faux suspense, un vrai doute, se prend à planer sur le métrage. On oublie nous aussi que notre Pénélope attend, là-bas au fond de l'abîme qui guette Marc, que guette Marc, obstinément. Amalgames, Amalric, brillant et habité. Par touches, le crime resurgit, s'affirme. Un escarpin. Un trou béant. Un corps, enfin. Ithaque, citée dans le film, nous est rendue. Pénélope a fini son ouvrage, mais les retrouvailles sont affligeantes d'indifférence. C'était donc ça, et vas-y que je te pousse au fond du trou, vulgaire pantin, preuve irréfutable de ma folie, de mon vertige, de mon déséquilibre. Pénélope en fin de compte n'avait d'intérêt que lorsqu'elle n'existait plus. Que lorsque qu'elle était quantique. Vivante, absente, morte.

Notre professeur de littérature cite ainsi Joyce, et à travers lui Homère. Il prêche la ruse dans la recherche, le dévoilement de l'inconnu. Sa première muse était Pénélope, sa nouvelle muse sera sa belle-mère, une Béatrice diaphane et empruntée, nimbée d'un mystère factice délicieusement signalé par le jeu insaisissable et faussé de Maïwenn. Qui est-elle vraiment ? Trop jeune pour être la mère. Belle-mère donc. Mais d'un mari lui aussi absent, un Ulysse qui ne reviendra jamais chercher sa Pénélope. Et dans les couloirs transparents de la faculté, des les circonvolutions descendantes (les cercles des Enfers, ô la Divine comédie !), elle guide notre Marc et l'égare pourtant. Insidieuse Béatrice, étonnante séductrice.

Et puis il y a Marianne, qui porte bien ce prénom dans le film. La soeur, donc. Géniale Karin Viard, incestueuse et vamp à souhait. Elle souffle le chaud et le froid sur son paumé de frère. Elle se laisse gagner par un loser de compétition, pour servir les intérêts de son frangin adoré. Elle pique des colères folles et se fait pardonner, cajoler. Mais elle n'est pas la seule à mener la danse. Anna (Béatrice) aussi, quelque part. Et surtout Annie. Anna, Annie, anonymes paronomases. Sara Forestier déboule, incandescente, allumeuse et un peu folle. Elle veut séduire le séducteur. A tout prix. Il s'y refuse, sentant le piège. Mais c'est de cette autre Marianne que viendra pourtant le salut, trop tard cependant. Béatrice aura gagné, muée en Aria-nna du labyrinthe, qui démunie de son fil (et de sa belle-fille), tuera enfin le Minotaure. Quel imbroglio !

Mais l'intérêt du film ne se limite pas à ces quelques figures tutélaires féminines. Ni masculine d'ailleurs, puisque Marc est un Don Juan remarquablement maladif et torturé. Déjà un pied dans la tombe et l'autre en enfer. Le loup dans la bergerie. Loup que l'on voit rôder à de nombreuses reprises dans le film, dans la neige, dans la rue ou sur un mur. Et d'ailleurs, notre Dante international n'a-t-il pas croisé des loups sur sa route, dans les premiers chants de l'Enfer ? Heure du loup qui advient peu à peu, à mesure que le brouillard se dissipe (ou s'épaissit, c'est selon). L'instinct carnassier, animal, que l'on devine derrière la psyché torturée de Marc en fait un prédateur de choix, à l'aise en tous milieux. La fac est sa bergerie, la montagne son havre. Mais ce Don Juan à crocs en rappelle un autre, celui-là bien réel. Il écoute du Christophe à ses heures perdues. Collectionne les conquêtes, souvent jeunes. Se comporte en dandy post-moderne. Bref, il a tout d'un Gainsbourg à mes yeux. Et Maïwenn est d'une beauté interlope, qui rappelle un peu celle de la Birkin et de sa fille Charlotte. Quant à Barbara, notre disparue, son resurgissement avant le plongeon et sa trajectoire globale dans le film ne sont pas sans rappeler la funeste destinée de la divine Melody, la proie fantasmée adolescente que Gainsbarre créa, sacrifia et déifia dans son célèbre album.

"Où es-tu Mélody et ton corps disloqué hante-t-il l'archipel que peuplent les sirènes ?" Où es-tu Barbara et ton corps disloqué hante-t-il l'abîme que jonchent mes victimes ? Point de coraux guinéens pour celle-là, mais le reste y est, la voiture - certes, pas une Rolls, la romance, la mort tragique. Et les sirènes, bien sûr.

Littérature, musique... cinéma ? Le film embrasse également cette voie royale. On songe à quelques classiques du film noir ou du thriller psychologique tendance érotico-psychanalytique à de nombreuses reprises. Il y a du Vertigo, lorsqu'une femme disparaît et que trois autres la supplantent. Mais c'est une fausse piste. Il y a du Lynch, ou du Coen, lorsque notre héros pisse le sang par le nez et qu'un flic surréaliste l'arrête pour un contrôle d'identité. Mais c'est une boutade. Il y a la structure générale du film et le déroulé de son scénario pendant plus de la moitié de sa durée, qui se calque sur l'habileté perverse des grands modèles hollywoodiens. Et puis il y a la pirouette des Larrieu. Une projection de l'Âge d'or de Buñuel, dont de larges et explicites extraits nous sont donnés à voir. Une profession de foi aussi, un éloge du surréalisme, de l'absurde, de l'écriture automatique et de l'association d'idées. Et le déclic se fait, sur des détails, des motifs, des fétiches. La neige, l'architecture, le loup, les scorpions (le signe astrologique de Marc), un ours empaillé. Tout un tas de ponctuations loufoques, ne soubresauts, de virages, d'ellipses, de petites folies. Le film s'emballe et se détraque, épouse à pleins bras sa démesure et sa grandiloquence, cultive son goût de l'absurde et du déviant. Inceste, fétichisme du pied, humour vitriolé, schizophrénie, meurtre. Oui, Marc avait réellement oublié qu'il était un assassin en puissance mais aussi en action. Non, nous n'étions pas tant manipulés que ça. Oui, Anna/Béatrice était une impasse, une dangereuse et séduisante illusion. Oui, Barbara/Pénélope est bien morte, mais pas enterrée. Non, Annie/Marianne n'était pas la boîte de Pandore que l'on croyait. Et ainsi de suite.

Et ces jeux de pistes délibérément brouillés se déroulent dans un double décor d'une élégance et d'une cohérence rare. D'un côté le manteau blanc de la neige, filmé comme rarement au cinéma. Toutes les significations et les non-significations de ce décor naturel incroyable sont contenues dans le film, y compris - nouvelle audace quasi dada - le retour de la neige que l'on sniffe à la poudreuse que l'on foule et qui tombe en flocon. Balayée, la blanche neige ! De l'autre, la faculté. Dédale aussi complexe que transparent, orgie de vitrages et de reflets, d'errances multiples et anonymes, de rencontres faussement désorganisées. La dernière fois qu'un décor aussi limpide et moderne a été utilisé au cinéma, c'est dans Passion de Brian de Palma, et la coïncidence n'est certainement pas anodine.

Les rois et reines de ce dédale malin et fastueux sont nombreux à siéger sur leur trône. Le casting au grand complet bien sûr, mais aussi la belle musique de Caravaggio, la photo superbe de Guillaume Deffontaines et bien sûr, les frères Larrieu en grands manitous qui écrivent, tirent les ficelles et filment avec brio cette oeuvre singulière et ébouriffante.

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