It's Only A Paper Moon *

Avis sur La Barbe à papa

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On est bien, nous tous, avec notre manie de tout classer, de tout noter, de tout ranger, de tout archiver...cette maladie qu'on a de vouloir absolument tout faire rentrer dans une boîte que l'on placera ensuite dans un tiroir bien défini sur lequel on apposera une étiquette bien lisible... Et là, on sera enfin réconforté car chaque chose sera à sa place et surtout que personne ne bouge !
Seulement, lorsqu'on parle d'art, et de cinéma en particulier, il est bien difficile de mettre les ronds avec les ronds, les carrés avec les carrés, et de cloisonner fortement tout ça ! Il y a certains films comme ce Paper Moon de Bogdanovich qui sont particulièrement inclassables. Pensez-vous, c'est un film qui a tout de l'audace du Nouvel Hollywood et qui pourtant respect les canons du classicisme hollywoodien, c'est une comédie qui ne fait pas franchement rire, c'est un drame qui ne fait pas pleurer, les émotions sont là mais l'ensemble reste dans une certaine froideur...ce n'est certainement pas un grand film mais c'est un film inoubliable ! Paper Moon, c'est de la poésie, de l'humour, de la tendresse, du burlesque, de l'impertinence et de la pudeur. C'est tout ça à la fois...impossible à mettre dans une case, je vous dis ! Un film rare, touché par la grâce !

" Said it's only a paper moon
Sailing over a cardboard sea
But it would'nt be make believe
If you believed in me
"

Avant toute chose, Bogdanovich est un vrai amoureux du cinéma ! Son Paper Moon peut être ainsi vu comme un hommage au cinéma qu'il aime tant, celui qui a bercé notre enfance de cinéphile. Mais voilà, contrairement à un Tarantino qui tartine lourdement ses films de références plus ou moins bien senties, notre homme fait dans l'hommage discret, plaçant ici ou là des allusions à ses maîtres et laissant le soin au spectateur de les déceler. Mais en aucune façon ces références ne sont primordiales à l'appréciation de l'histoire, elles ne font pas le film ! Ainsi, nous voilà plongés dans l'Amérique des paumés, des laissés-pour-compte d'une société alors ébranlée par la crise de 29, celle des rednecks crasseux, des bootleggers sans scrupules, des shérifs pourris ou des strip-teaseuses vénales. Cette Amérique de la grande dépression à un arrière-goût des Raisins de la colère de Ford, une impression renforcée par le Noir et Blanc solennel et ces voitures lancés le long des routes fuyant une réalité bien trop sombre et bien trop cruelle. La crise de 29 apparaît en filigrane dans l'histoire, le drame humain n'est pas évoqué directement, par pudeur peut être ou par soucis de ne pas verser dans le mélo ! On se contente de prier Roosevelt et de se débrouiller par tous les moyens pour s'en sortir !

"Yes it's only a canvas sky
Hanging over a muslin tree
But it would'nt be make believe
If you believed in me
"

Mais c'est surtout en évoquant la relation père-fille que le film s'avère être brillant. Le couple formé par Moses et Addie lorgne bien évidemment du côté de Chaplin et du Kid. Toujours mué par le désir de doser les émotions, Bogdanovich fait évoluer son tandem entre humour et drame, sans véritablement investir l'un des deux champs. On s'amuse volontiers devant leur association d'escrocs amateurs : Moses, l'adulte, tentant vainement de mener la barque avant de se faire mener par le bout du nez par une gamine extrêmement lucide et débrouillarde comme pas deux ! L'humour et la légèreté sont là, on passe du burlesque à la screwball comedy avec un vrai plaisir. Et lorsqu'on s'y attend le moins, la mélancolie surgit brièvement ; c'est le regard de cette fille, désespérément seule, qui se cherche un père, c'est le comportement d'un homme qui hésite à endosser le costume des responsabilités. Certaines scènes sont superbes comme le passage de la fête foraine, où l'émotion naît de situations presque dérisoires. Paradoxalement, on est attendri mais rarement ému par leur duo ! C'est sans doute dû à la volonté du cinéaste de ne pas investir frontalement le registre dramatique, mais aussi un peu à cause de la retenue affichée par Ryan O’Neil.

"Without your love
It's a hunky tonk parade
Without your love
It's a melody played
In a penny arcade
"

C'est seulement une Lune de Papier !
C'est seulement l'histoire d'un homme et de sa fille !

De cette simplicité affichée, Bogdanovich en tire une force. Paper Moon n'a pas besoin de montrer ses muscles pour faire chavirer notre cœur, puisqu'en peu de mots, tout est dit sur la relation père-fille.

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