Les 7 piliers de la parfaite ménagère

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Nous sommes en Alsace, à l’École ménagère Van Der Beck, au cours de l’année scolaire 1967-1968. Dirigée par M. et Mme Van Der Beck (François Berléand et Juliette Binoche), l’école entretient un certain prestige en accueillant ses élèves dans une sorte de maison de maître en pleine campagne, avec un intérieur assez luxueux pour la principale salle de cours. Ceci dit, l’école est en difficulté financière, en partie parce que les élèves deviennent moins nombreuses. Peut-être la perspective de devenir une ménagère irréprochable enthousiasme-t-elle de moins en moins les jeunes filles. Peut-être aussi celles-ci commencent-elles à résister à leurs familles qui envisagent de les placer dans ce type d’institution réputée. Le scénario s’inspire de beaucoup de souvenirs correspondant à une réalité désormais tellement dépassée qu’on peut la qualifier de rétrograde, un peu plus de 50 ans après mai 1968. Les 7 piliers tels qu’énoncés par Paulette Van Der Beck dès l’accueil de la nouvelle promotion :

Pilier 1 : La bonne épouse est avant tout la compagne de son mari, ce qui suppose oubli de soi, compréhension et bonne humeur.

Pilier 2 : Une véritable maîtresse de maison se doit d’accomplir ses tâches quotidiennes, cuisine, repassage, raccommodage, ménage, dans une abnégation totale et sans jamais se plaindre.

Pilier 3 : Être femme au foyer, c’est savoir tenir ses comptes dans un souci d’économie constant, savoir évaluer sans caprice les besoins de chacun, sans jamais mettre en avant les siens. Vous êtes une trésorière, pas une dépensière.

Pilier 4 : Être femme au foyer, c’est être la gardienne de l’hygiène corporelle et ménagère de toute la maisonnée.

Pilier 5 : Première levée, dernière couchée, la bonne ménagère ne se laisse jamais aller, sa coquetterie, son amabilité, sa bonne tenue étant les garants de ce qu’on appelle « L’Esprit de famille ».

Pilier 6 : La bonne ménagère s’interdit toute consommation d’alcool, se devant de toujours montrer l’exemple, surtout à ses enfants. En revanche, elle saura fermer les yeux et se montrer conciliante si son époux se laissait aller à ce mauvais penchant, ce qui arrive si souvent.

Pilier 7 : Un dernier devoir est à la bonne épouse ce que le travail est à l’homme, parfois une joie, souvent une contrainte, je veux parler du devoir conjugal. Avec le temps et en y mettant un peu de soi-même, on franchira cette épreuve aussi pénible et ingrate soit-elle. L’expérience vous apprendra qu’il en va de la bonne santé physique et morale de toute la famille.

Ces 7 piliers en disent évidemment long sur l’état d’esprit général. En gros, la femme est l’esclave consentante de son époux et elle doit veiller à la bonne tenue de toute la maisonnée avec une bonne humeur constante. Cet esprit ayant progessivement disparu avec la fermeture des écoles ménagères dès 1970, les jeunes générations n’en ont parfois aucune idée alors qu’il en reste de nombreuses traces. Cette mentalité a imprégné les esprits pendant des décennies (ouverture de la première École professionnelle et ménagère à Reims en 1873). Elle a donc exercé une influence importante sur la société française et induit de nombreux comportements. Martin Provost, réalisateur et coscénariste (avec Séverine Werba) de ce film s’exprime en connaissance de cause : il en garde de nombreux souvenirs. L’enseignement ménager s’est rationalisé dans l’entre-deux-guerres notamment sous l’impulsion de la journaliste Paulette Bernège, laissant entendre aux femmes qu’elles occupaient alors une fonction primordiale. On notera donc qu’une femme a élevé ces pratiques au rang d’art de vivre. Les nombreux témoignages d’époque vont dans ce sens : les femmes se sont globalement beaucoup investies dans ces fonctions les cantonnant dans des situations subalternes les laissant surtout totalement dépendantes du bon vouloir de leur époux. Globalement, la domination masculine s’est arrangée pour diriger les enthousiasmes féminins vers des activités peu épanouissantes et sans responsabilités autres que domestiques (et sans ressources personnelles).

L’énoncé même des 7 piliers (d’une sagesse discutable) montre discrètement qu’on va avoir droit à une comédie plutôt qu’à un film revendicatif et dramatique : volonté de Martin Provost. Sa direction d’acteurs va dans ce sens. Par contre, cette volonté crée un sentiment bizarre pour nous spectateurs (spectatrices), comme si, avec le recul, on pouvait se contenter d'en rire, alors que cela a engendré frustrations et drames multiples. De drames, le film n’en est pas exempt, mais ils ne pèsent pas bien lourd vis-à-vis de la volonté de "légèreté" affichée. Ainsi, Martin Provost propose un pastiche hilarant de l’émission « Aujourd’hui Madame », fait un choix de chansons populaires entrainantes (Tombe la neige (1963) par Adamo et Siffler sur la colline (1968 pour la sortie en single) par Joe Dassin) et traite presque avec bienveillance les rigueurs (discipline, autorité, comportements, attitudes, langage, etc.) imposées par la direction de l’école. Il ne se gêne pas pour caricaturer certains personnages essentiels, mêlant ses nombreuses références personnelles pour tirer un peu artificiellement l’ensemble vers la comédie (Sœur Marie-Thérèse des Batignolles pour la BD et les comédies musicales façon Jacques Demy notamment). Il a choisi un quatuor de jeunes filles aux caractères bien définis, les autres n’étant là que pour le nombre et toutes sont appelées par leurs noms de familles. Un sujet important comme l’homosexualité se retrouve ainsi évoqué sans approfondissement. Et les rapports au sein du couple et de la famille ne sont évoqués qu’en théorie, alors que ce qui se passait concrètement aurait mérité de vrais développements. Enfin, la prestation de Juliette Binoche (à qui Martin Provost a accordé une vraie liberté pour s’approprier son personnage), domine largement tout le casting pourtant intéressant, avec en particulier Yolande Moreau, Noémie Lvovsky (quasiment méconnaissable dans un rôle de bonne sœur assez inspiré par La grande vadrouille) et Edouard Baer.

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