👉 20 mai : Mise à jour de notre journal de bord (qui devient hebdo)
Le bilan de la nouvelle version du site est accessible ici.

C’est toujours bon de revoir les films, même pour de mauvaises raisons

C’est toujours bon de revoir les films, même pour de mauvaises raisons. J’avais envie de revoir La Chute pour la performance de Bruno Ganz, après l’avoir revu dans la délicieuse parodie de Brice Hortefeux à Seignosse, qui a fait le tour du web.

Je n’avais pas complètement aimé La Chute à la sortie. Le film succombait, en plusieurs occasions, à l’habituelle fascination pour le régime nazi. Et, comme l’avait brillamment de montré Wim Wenders à l’époque : Oliver Hirschbiegel filmait avec complaisance la mort des enfants Gœbbels, mais pas le suicide du Führer ; comme si c’était le tabou insurmontable, et il oubliait un peu vite que les « héros » de son histoire (le médecin SS, la secrétaire) ne pouvaient ignorer la nature antisémite du régime : le servir au moment de sa chute n’était pas innocent…

Mais à la revoyure, tous ces défauts semblent avoir disparu. Avons-nous accepté, entre temps, le côté révolutionnaire de La Chute ? Car pour la première fois, les allemands regardent leur passé sans culpabilité, sans honte, et sans révisionnisme non plus. Il fallait peut-être le temps d’admettre, aussi, que les jeunes allemands d’aujourd’hui ne paieraient pas éternellement les fautes de leurs parents et grands parents…

Mais surtout, La Chute se révèle un excellent film. D’abord, La Chute est un BOATS, qui évite les icebergs habituels du genre. Tirée d’une histoire vraie, adapté de l’excellent livre de Joachim Fest*, et des souvenirs de Traudl Junge, il contourne le problème en décentrant sa caméra, en ne racontant pas les derniers jours du dictateur, mais au travers d’un Point de Vue, c’est à dire un personnage avec lequel le public sympathise : Traudl, la jeune secrétaire d’Hitler… Jeune, jolie, un peu perdue dans cet univers décadent, Traudl est notre Alice chez les nazis…

L’autre coup de génie, c’est le casting. Que des comédiens excellents, bien sûr, mais un casting très tactique : la star, c’est Hitler, il faut donc une star pour le jouer, et c’est l’immense Bruno Ganz qui s’y colle. Le plus grand des acteurs allemands y livre une performance époustouflante, atteignant parfaitement l’objectif de Bernd Eichinger, producteur-scénariste. Tour à tour sympathique, hystérique, désabusé, visionnaire, Bruno Ganz fait du dragon, un homme. Un fou dangereux, mais un homme. Comme disait Hannah Arendt à propos d’Eichmann, tant qu’on n’acceptera pas la banalité du mal, on ne comprendra rien aux systèmes totalitaires.

En face, il met une bonne actrice, mais inconnue : Alexandra Maria Lara, ma chouchou de Control. En évitant la star – et donc le surjeu – Hirschbiegel facilite grandement l’identification du spectateur. Nous sommes avec elle, tremblante dans la Tanière du Loup lors de son entretien d’embauche, inquiète trois ans plus tard quand tombent les premiers obus russes sur Berlin, fidèle quand elle décide, un peu exaltée, de ne pas abandonner Hitler.

De mêmes, tous les comédiens sont de la même trempe, interprétant la racaille nazie dans cette ambiance fin de règne : incompétente, conspiratrice, traîtresse, fanatique jusqu’à la folie, fidèle jusqu’à la mort, qui sert de cour au monstre mégalomaniaque qui les a entraînés dans cette terrible aventure.
Il ajoute également une deuxième intrigue, complémentaire, celle d’une jeune garçon Hitlerjugend qui sert une batterie de DCA., Tiraillé entre la folie fanatique nazie et son père, ancien combattant qui essaie de ramener son fils à la réalité de la défaite, il incarne le projet d’Eichinger : montrer l’Allemagne dans sa globalité, endormie et fanatisée par les nazis puis martyrisés par eux. Propos difficile, car le cinéma nous a jusque là peu aidé dans ce travail historique : les gentils soldats US d’un côté, les barbares nazis de l’autre, sauf « le courageux Rommel », le « noble von Rundstedt » du Jour le plus Long.
Le tout est baigné dans une reconstitution aux petits oignons, mais sans les fioriture inutiles dont sont coutumiers les films de guerre. Pas de mouvements de foule, pas de jolis plans aériens avec Messerchmitts et Mustang P-51, pas de coûteuse reconstruction 3D de Berlin en ruine.

Tous ces dispositifs (scéniques, casting, scénaristiques) servent parfaitement le propos : Hitler était un homme comme les autres, les allemands ont souffert eux aussi de la guerre, et la jeunesse n’est pas une excuse. D’où cette fin splendide, sans lequel le propos du film piquerait un peu les yeux : après avoir sauvé l’héroïne, le jeune Hitlerjugend, sur un beau plan bucolique, s’en vont tous deux « àààà bicyclette » !

Mais on revient à la réalité. A savoir au premier plan du film, une séquence vidéo tournée avec la vraie Traudl, quelques années avant sa mort, en 2002. « Quand j’ai appris, par le procès de Nuremberg, que six millions de juifs avaient péri, j’ai été profondément choquée. Mais je n’avais pas fait la connexion avec mon passé… Je ne me sentais pas personnellement coupable, ne connaissant pas l’énormité des crimes commis. Mais un jour, je suis passée devant une plaque commémorative de Sophie Scholl, sur la Franz-Joseph-Strasse. J’ai vu quelle avait mon âge, et qu’elle avait été exécuté l’année où j’ai commencé à travailler pour Hitler. Et j’ai réalisé alors que la jeunesse n’était pas une excuse. Et qu’il avait été possible de savoir ces choses…»

*Les derniers jours d’Hitler
Joachim Fest
Editions Tempus
ludovico
9
Écrit par

il y a 9 ans

28 j'aime

3 commentaires

La Chute
ludovico
9
La Chute

C’est toujours bon de revoir les films, même pour de mauvaises raisons

C’est toujours bon de revoir les films, même pour de mauvaises raisons. J’avais envie de revoir La Chute pour la performance de Bruno Ganz, après l’avoir revu dans la délicieuse parodie de Brice...

Lire la critique

il y a 9 ans

28 j'aime

3

La Chute
мс³
8
La Chute

Un Rêve Inabouti

J'ai longuement hésité avant de faire cette critique, j'ai vu le film il y a quelques semaines et je ne savais vraiment pas quoi en dire, le sujet est assez tendu et risqué, mais bon, c'est un film...

Lire la critique

il y a 7 ans

22 j'aime

5

La Chute
Andy-Capet
7
La Chute

Il s'agit juste de marcher un peu avec moi. Pas longtemps.

"La chute" pour la désacralisation d'un monstre. C'était plus que nécessaire... Cette désacralisation d'Hitler m'était apparu lors d'un trajet entre la porte de Brandebourg et le mémorial abstrait...

Lire la critique

il y a 8 ans

20 j'aime

22

Shining
ludovico
9
Shining

Le film SUR Kubrick ?

Après le flop public et critique de Barry Lyndon, Kubrick a certainement besoin de remonter sa cote, en adaptant cet auteur de best-sellers qui monte, Stephen King. Seul Carrie a été adapté à cette...

Lire la critique

il y a 11 ans

186 j'aime

85

La Neuvième Porte
ludovico
9

Un film honteusement délaissé...

Un grand film, c’est quoi ? C’est un film qui passe sur NRJ12 (en VF mal doublée), qu’on prend au milieu, et qu’on regarde jusqu’au bout, malgré l’alléchant Mad Men S05e1 qui nous attend sur Canal à...

Lire la critique

il y a 11 ans

54 j'aime

3

Borgia
ludovico
3
Borgia

on y a cru pendant vingt secondes, jusqu'au générique...

C'est parti pour la série événement de Canal+. Ils sont forts chez Canal, ils ne font pas de série non-événement ! Mafiosa, Braquo, Borgia : même combat. Pour cette dernière, on y a cru pendant vingt...

Lire la critique

il y a 10 ans

40 j'aime

13