L'art, la science et la foi.

Avis sur La Fille de nulle part

Avatar Krokodebil
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Qu'attendre d'un film complètement fauché, tourné par un vieux cinéaste controversé sur le retour, chez lui, joué par lui, "en prise de son sauvage", avec une image DV plutôt laide et une interprétation approximative ? A priori pas grand chose.

Et pourtant le charme opère, très vite, dès l'ouverture du film. La présence diaphane de Viriginie Legeay, sa beauté fade et ordinaire, l'atmosphère à la foi calme et réconfortante d'un intérieur citadin que l'on sent "vrai" puisque c'est le vrai appartement du cinéaste, qui se fait peu à peu oppressante, mystique. Les références cinéphiles omniprésentes, mais sincères et discrètes, ou bien délicatement humoristiques. Mort à Venise et sa musique hypnotique (la 5e de Mahler), Vertigo dont un DVD nous nargue, des passages qui évoquent le Kubrick de Shining, le Polanski des huis-clos étouffants, Hitchcock toujours et pourquoi pas Lynch. Le côté cheap de l'ensemble qui finit par donner d'autant plus de réalisme et de crédibilité au film.

La fille de nulle part brasse beaucoup de choses : ancien prof de maths reconverti en écrivain universitaire sur l'ésotérisme, l'art, les mystiques, le personnage campé par Brisseau incarne une force intègre du rationalisme, qui tel un Descartes devant Gassendi, se laisse parfois tenter vers des philosophies plus séduisantes, sceptiques, orientales ou clairement mystiques. Les dialogues sont d'une finesse remarquable, toujours sur le fil du spirituel, de la légèreté ou du discours sur l'art et le monde, jamais lénifiant. La jeune fille elle incarne mystère, candeur et foi en l'inconnu. Dans le meilleur dialogue du film, 3 voies sont synthétisées : la foi (scandée par des tableaux magnifiques sur l'écran de l'ordinateur ou par des évocations spectrales de ces tableaux), la science (la discours rationaliste, la littérature universitaire) et l'inconnu (la jeune fille, l'étrangeté de la relation homme-femme, vieux-jeune, les sorties dans Paris) et une 4e voie, qui se greffe incidemment mais qu'on attendait : l'art.

Car ce film montre que le cinéma est un art au moins aussi puissant que la peinture, que n'importe qui ou presque peut en faire et peut donc être artiste. Qu'il suffit d'y croire et d'aimer cela. Et voir ce film quand on fait des études théoriques de ciné, quand on se perd parfois en conjectures, en projets, en frustrations, agit comme un coup de tonus formidable. Et en plus de ça, c'est une magnifique histoire d'amour et de mort à travers le temps, traité sur un double mode d'horreur quasi parodique - le film parvient à être absolument terrifiant puis drôle dans le même mouvement - et de déférence vis à vis de ses modèles, ici très hitchcockiens (Rebecca, Vertigo).

Alors oui, le film est fauché, parfois moche, parfois brouillon, le son est crade, certains effets ratent (la fin déçoit un peu), mais il émeut, il séduit, il saisit et force l'admiration. Et certaines de ses fulgurances sont parmi les moments plus fascinants que le cinéma m'ait offert récemment.

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