Feu d'artifices

Avis sur La Flor, partie 1

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Devant l'enthousiasme du Masque et la Plume, j'ai décidé de voir de quoi il retournait de cet Ovni cinématographique. Projet pharaonique, à petit budget pourtant : 300 000 € pour 13h de film, qui dit mieux ? Comme quoi les moyens n'ont que peu à voir avec la qualité en matière de cinéma...

C'est donc parti pour 4 lundis de suite, à 3h30 chacun. Expérience inédite, entre celle des séries (je n'en regarde pas) et celle du film-fleuve (auquel je suis plutôt réticent d'ordinaire : les films d'aujourd'hui sont souvent trop longs à mon sens).

Bingo : je marche complètement, pour le moment, tant le ton est original. On verra au long des 6 épisodes répartis sur les 4 parties les quatre mêmes comédiennes. Coup de chance, elles sont formidables.

Côté réalisation, Mariano Llinàs s'appuie sur les films de genre pour en proposer une version légèrement décalée, avec un très bon sens de la mesure.

Ainsi de l'épisode 1 et du genre "série B". Zooms maladroits, caméra qui tremble, image laide car non étalonnée (dans l'entreprise, au début), effets de flou trop appuyés : Llinàs semble dire que ces "défauts" font partie du genre. Mais il les juxtapose à une créativité bien réelle, et tout artistique. Ainsi, dans son utilisation récurrente du son associée au hors champ : pour le chat comme pour la jeune femme frappés de démence, on entend des bruits de plus en plus effrayants derrière une porte. De même, lorsqu'on découvre la jeune femme qui a tout cassé prostrée dans un coin : on ne voit que sa mère qui raconte, et trois visages qui contemplent la pièce, médusés. Comme dans un (bon) roman, l'auteur stimule l'imagination du spectateur plutôt que de lui servir la soupe.

On retrouve cette qualité dans l'épisode 2, lorsque Fiora observe Victoria par le trou de la serrure : son oeil, filmé en très gros plan (qui sont récurrents chez Llinàs) et de profil, excite l'imagination - d'autant qu'on ne voit pas ce qu'il peut se passer d'extraordinaire dans cette salle de bain. Suivant le même principe, Llinàs évite souvent le champ/contrechamp lors des dialogues, filmant uniquement l'un des interlocuteurs.

Pas mal d'humour aussi, qui relance l'attention : la scène où Gardinia (c'est ça son nom ? je ne sais plus) teste le sol avec un bâton qui fait vraiment l'effet d'un sexe qui se dresse et retombe. Puis celle où l'une des femmes l'accable avec un débit de mitraillette, le forçant à agir.

Ce cinéma, qui flirte parfois de façon assumée avec le mauvais goût (les chansons de variété) ou le kitch (les yeux de la momie qui s'allument, l'utilisation du noir et blanc pour les flash backs), nous offre aussi des moments de grâce : la jeune femme qui recule face à la momie et dont le flou lui en donne l'apparence, un corps étendu au milieu d'une étendue désertique alors qu'une mobylette repart... même si Llinàs ne s'affirme pas comme un esthète du 7ème art. La force de son cinéma se situe ailleurs : dans le ton qu'il trouve, dans la juxtaposition fantaisiste de différents registres, qui fait qu'on ne sait jamais sur quel pied danser.

C'est particulièrement frappant dans l'épisode 2 : d'abord une scène très drôle où un chanteur doit bêler des réponses, sans parvenir à convaincre l'ingénieur du son, embarrassé. Puis une scène de la chanteuse au téléphone avec Franck le producteur sommé de "choisir son camp", d'une violence verbale inouïe - très drôle aussi. Un peu plus loin, une romance qui nous est contée, à mi-chemin entre la blague et le sérieux. Après une scène de dialogue très forte entre Franck en gros plan et Fiora, on bascule dans une histoire abracadabrantesque de toxine de scorpion... avant de revenir à la romance, via la nouvelle égérie du chanteur. La scène entre les deux rivales est passionnante, et dit des choses assez profondes : cette fille qui n'avait, au départ, aucune qualité particulière et qui parvient à mieux réussir que ses soeurs car sa situation lui a juste appris à "survivre"... Enfin, l'enregistrement de la chanson, apothéose de l'épisode : la puissance du jeu de Victoria qui se confronte à son ancien amant est sidérante. Grand moment, qui m'a fait penser à la performance d'Emilie Dequenne dans Pas son genre, le meilleur film selon moi de Lucas Belvaux (qui avait, tiens, avec sa trilogie, entrepris le même type de projet fou que Llinàs ici).

Car la réussite de ce premier opus tient bien sûr au jeu des quatre comédiennes, engagé, expressif, intense. Intéressant aussi, le fait qu'elles n'occupent pas la même position sur l'échiquier du pouvoir. Par exemple, Laura Paredes est la patronne dans l'épisode 1, alors que tout le monde panique autour d'elle ; dans l'épisode 2, elle est un animal traqué. Valeria Correa est la démente dans l'épisode 1, elle est humiliée par Ricky dans l'épisode 2. Elisa Carricajo, aux yeux magnifiques, est apeurée dans l'épisode 1, et une manipulatrice impitoyable dans l'épisode 2. Enfin Pilar Gamboa est la sauveuse sereine dans l'épisode 1, la tigresse en furie dans l'épisode 2.

Alors il y a tout de même quelques longueurs : je pense à la scène dans l'entreprise dans l'épisode 1. Ou, dans l'épisode 2, à la scène des chansons où tout le monde est vautré, et au dialogue entre Ricky et sa nouvelle copine. Et quelques spectateurs se sont levés en cours de séance. Inévitable. Mais globalement, pari gagné : on suit ces 3h30 avec intérêt, parfois avec passion, et on attend la suite de ce feu d'artifices - ce que l'affiche peut évoquer également. A suivre, donc.

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