La conquête de l’espace

Avis sur La Garçonnière

Avatar Sergent Pepper
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Une femme, deux hommes, deux lieux : telle est la combinatoire proposée par Wilder dans ce petit chef d’œuvre de comédie sentimentale, d’une intelligence rare dans sa gestion de l’espace.

L’espace initial est celui de la compagnie, gigantesque et aliénante, toute entière construite sur les perspectives des open space, rythmée par les ascenseurs et la valse entre les étages. Monstre de verre et d’acier, il abrite une population rivée à son travail et dont les élans de vie ne peuvent que se dérouler à l’extérieur. Celui-ci l’est à double titre : extériorité du cadre professionnel, mais aussi conjugal : c’est le principe de la garçonnière, ce cocon libertin réservé aux parties fines.
L’intelligence du scenario veut que ce dernier soit en réalité habité. Baxter met à disposition son appartement et se voit donc contraint de rester plus tard dans la structure vide des bureaux ; en retour de cette aliénation de sa vie privée, l’ascension sociale et géographique jusqu’au 27 è étage.
Le viol du lieu intime, et par conséquent de l’individu, est l’un des grands principes du récit : les cadres de la compagnie se ruent sur son lit, et avec eux les femmes légères, forçant Baxter à passer aux yeux de ses voisins pour un Don Juan immoral, l’occasion de bien des quiproquos comiques, mais aussi d’un renoncement absolu à ses élans sincères.
Subtilité de la comédie sentimentale et joie des coïncidences, l’élue de son cœur se retrouve contrainte à rester chez lui, alitée, après avoir tenté de se suicider aux somnifères devant l’indifférence de son patron, adultère et cynique. Dès lors, l’espace intime qui pourrait voir se déployer un amour authentique se voit pris d’assaut par les souillures de l’extérieur. Rempart poreux, il abrite pourtant un homme à son image, modeste, bricoleur, qui égoutte ses spaghettis avec une raquette et danse comme personne, quand il n’y a personne. En silence, Baxter endure les immoralités de ses supérieurs et constate, impuissant, que sa réussite sociale va de pair avec ses compromissions morales. Ses bureaux, dans lesquels, seul, il se permet enfin de parler sincèrement de son amour, sont de plus en plus vastes, froids et austères, tandis qu’on lui donne accès aux toilettes des cadres.
C’est dans les dernières minutes que s’opèrera la reconquête de l’espace, par le seul gage de vérité, le silence : celui de la démission, du refus, et du sourire de la femme qui comprend enfin, par l’entremise du goujat, que le bonheur était à portée de main, reclus dans cet abris du monde. Libérés du patron, les amants se retrouvent dans un lieu lui-même en pleine révolution, puisque ne subsiste de l’appartement que ses murs et des cartons, signes d’un renouveau radical, et réapprennent l’amour en faisant fi des lois en vigueur. A la déclaration tant attendue, Shirley McLane oppose un sourire et un jeu de carte : « Shut up and deal »

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