La lutte des places

Avis sur La Gueule de l'emploi

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La lutte des classes a laissé sa place à la lutte des places, comme l'écrivait le sociologue Vincent de Gaulejac. La conséquence majeure de ce changement sociétal, c'est la désolidarisation des travailleurs et l'organisation de leur concurrence interne. Les émissions de télé réalité sous forme de concours en tous genres (masterchef par exemple) banalisent cette réalité : il ne suffit pas d'être bon, puisque le marché regorge d'individus de qualité, mais il faut être le meilleur.

Être le meilleur, qu'est ce que cela veut dire ? C'est, nous dit on souvent, correspondre le mieux à un poste. Or, ce n'est pas cela qui est évalué dans le genre « d'examens » qu'on nous montre dans « La gueule de l'emploi » ; on y évalue en fait « le métier de candidat » des recrutés potentiels ; on évalue leur capacité à séduire un jury par leur propre mise en scène d'eux-mêmes. Dans la réalité quotidienne, leurs « performances » seront d'une toute autre nature, que le jury que nous voyons n'aura en fait pas cernée.

La gueule de l'emploi est un excellent film documentaire car il est sobre : pas de voix off, pas de montage à suspens et à sensation. La réalisation est tranquille, captant une atmosphère, et les inserts d'interviews ne sont pas présents dans le but de pimenter en commentaires bien sentis ce que l'on voit, mais plutôt de dévoiler les états intérieurs et les analyses des protagonistes.

C'est également un excellent documentaire si l'on interprète le dispositif comme une expérience psychosociologique, à la Milgram. C'est un très bon matériau d'analyse des réactions humaines à un dispositif autoritaire, le jury. Le film permet une illustration des procédés de manipulation de groupe (et j'emploie le terme « manipulation » de façon « neutre », pas comme un altermondialiste indigné) ; toute possibilité de solidarité entre les candidats est brisée par l'intimidation, la mise en emphase du procédé concurrentiel et la déstabilisation, qui permet aux recruteurs (pensent-ils) de repérer des « intelligences ».

La gueule de l'emploi permet aussi de se plonger dans la rhétorique managériale vide de sens (« vous n'avez pas été vous-même ») qui est elle aussi de plus en plus prégnante en France, où l'on apprend même à se « vendre » à l'université et où le président Sarkozy expliquait lors de son élection de 2007 qu'il souhaitait gouverner le pays « comme une entreprise ». Comme l'a très bien souligné l'un des candidats, ce que l'on recherche chez un futur employé, ce n'est pas simplement des compétences, mais une adhésion globale au système de valeurs et de pensée du management. Le film met bien en lumière également les techniques ridicules utilisées par les recruteurs, les études « de personnalité » et autres tests psychologisants, basés sur de vieilles théories de psychologie cognitive, qui non seulement ont depuis été remises en partie en cause, mais qui sont de plus utilisés de manière très maladroite, pervertissant le protocole expérimental originel. Ces outils, élaborés par des chercheurs, sont pris en main dans un processus d'évaluation par des gens incompétents en la matière, qui calquent sur ces dispositifs « scientifiques » leurs critères tout subjectifs de jugement. Ces tests ont aux yeux du recruteur valeur de scientificité et légitiment ainsi le point de vue qu'il développe à partir d'eux alors que ceux-ci ne valent pas mieux, ainsi utilisés, que la numérologie ou autre art divinatoire et occulte.

Beaucoup se trompent sur ce documentaire et le notent mal en expliquant que les choses sont ainsi aujourd'hui et qu'il ne faut pas s'en ébahir : je suis d'accord avec eux ; regarder le film avec les yeux de l'indignation, si plébiscités aujourd'hui, n'apporte rien de plus au spectateur qu'une satisfaction morale. Mais ce n'est pas le but intrinsèque de ce film, simplement son effet le plus répandu dans le public. Interprété plus moralement, La gueule de l'emploi permet même un constat positif, puisque la plupart des candidats filmés ont beaucoup de recul sur les procédés et la mise en scène dans laquelle ils ont été amenés à évoluer. La gueule de l'emploi est un très bon film documentaire justement parce qu'il n'incorpore pas de discours militant appuyé, il laisse au spectateur la possibilité de faire sa propre lecture des événements rapportés et en ce sens, c'est un film intelligent, qui permet de déployer une multitude d'analyses.

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