Rester caché...

Avis sur Le Colocataire

Avatar Anne Schneider
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Quelques mois après « Deux » (2019), de Filippo Meneghetti, centré sur le lien lesbien et quasi clandestin de deux septuagénaires se limitant à afficher des liens de voisinage, le titre français du neuvième long-métrage de Marco Berger arbore une discrétion similaire... Le titre original, « Un Rubio », « Un Blond », ciblait directement l’aspect physique de l’un des deux héros, incarné avec sensibilité par Gaston Re, ce « colocataire » qui fera l’objet de tous les désirs...

De fait, entre le viril Juan (Alfonso Barón), grand consommateur de femmes, et son collègue menuisier, le blond Gabriel, veuf malgré son jeune âge et papa éloigné d’une adorable petite fille, la colocation qui s’instaure laissera rapidement affleurer un trouble qui ne tardera pas à projeter l’un contre l’autre puis à mêler ces deux corps. Le réalisateur argentin, familier des thématiques homos, excelle à capter la montée du désir, parfois à grand renfort de gros plans un peu appuyés, sur un regard, des lèvres, un bassin... Il n’empêche : l’effet est là, et le corps s’affirme dans toute son irréductible présence au cinéma.

Au-delà d’une histoire d’amour et de désir singulière, Marco Berger expose de façon lumineuse l’indémêlable intrication qui marie l’intime et le public, le privé et le politique, ou du moins le sociétal. Est ainsi rendu perceptible le formidable poids exercé par la pression familiale, amicale, afin qu’un choix de vie homosexuelle apparaisse comme purement et simplement inenvisageable. Quelle place pour des amours gays, lorsque le fin du fin consiste à passer ses jours libres entre copains, affalés devant la télé et descendant des bières, quand on ne pimente pas le moment au moyen de quelque blague sainement homophobe ?...

L’image, très subtile, de Nahuel Berger, laisse entrevoir l’importance du non-dit, de l’inavouable. Dans l’appartement, les nombreux plans, très verticalement et étroitement structurés, sur les encadrements de portes, amenuisés par la perspective, soulignent la part déterminante de ce qui est caché, et par conséquent guetté, convoité, désiré... Se trouvent aussi abordées les problématiques de la possessivité, de l’exclusivité, donc de la souffrance et de la jalousie, en tant qu’indissociablement corrélées aux mouvements de désir et d’attachement, homos tout autant qu’hétéros...

Un bel espoir d’aveu et de mise au jour, non problématique, réside dans le personnage de la petite fille de Gabriel, extraordinaire jeune actrice, confondante de naturel, qui accueille d’un éclat de rire et d’un : « Enfin, Papa !... » joueur la confidence embarrassée de son père... Espoir d’un jour où la sexualité, vers quelque objet qu’elle se tourne, ne serait plus honteuse...

Ne serait-ce que pour cette ultime scène libérante et libérée, au-delà des tabous et des anathèmes, le film mérite d’être vu, en ces temps de pétrification religieuse et de retour à une morale prescriptive.

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