Rouages au bout de l’enfer.

Avis sur Le Convoi de la peur

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Après les succès de French Connection et l’Exorciste, Friedkin a les pleins pouvoirs : son projet d’une nouvelle adaptation, après Le Salaire de la Peur de Clouzot, du roman d’Arnaud, ne connaîtra presque aucune limite et marquera un point de rupture dans sa carrière. Sorti une semaine après Star Wars, trop long, trop coûteux, en termes financiers, nerveux et humains, le film sera un échec cuisant, qui semble préfigurer l’autre grande mégalomanie d’une étoile montante : La porte du Paradis de Cimino.

On peut établir de nombreux liens entre la destinée de ces personnages s’autodétruisant dans cette mission démesurée et le parcours du cinéaste : la différence de taille réside dans leurs motivations. Friedkin fait ce qu’il désire, et cherche la difficulté ; le long prologue, puzzle international qui voit une série de personnages condamnés à s’exiler pour se retrouver dans ce trou d’Amérique Latine, marque à l’inverse des trajectoires contraintes et un grand sens du tragique.

On peut penser à Leone pour ce portait d’un environnement hostile, dans lequel la corruption régit chaque geste, eux-mêmes limités par un climat harassant : la boue, la chaleur, l’humidité rendent les visages luisants et aphasiques. Une prison à ciel ouvert qui s’embrase sous le feu d’une lutte civile : le regard de Friedkin est sans concession pour une humanité qui se vautre dans l’injustice, l’amertume, l’ignorance ou la violence.

Quitter les lieux, c’est emporter avec soi toute cette bourbe : le voyage sera un enfer au long cours, sur lequel viendra se greffer l’hostilité d’un territoire vierge, aussi somptueux qu’il est inhospitalier.

Le Convoi de la peur est une expérience : pour les personnages, pour celui qui les filme, pour le spectateur enfin, englué à leur suite dans ce torrent qui conjugue les noires noces de la terre et des cieux.

A la méticulosité initiale, dans la précision d’un montage millimétré qui prépare les camions comme des montures fantastiques, les personnifiant dans des éclairages fantastiques , rare période d’enthousiasme durant laquelle les hommes se fédèrent autour d’une quête, succède l’enlisement dans l’enfer luxuriant. On reste subjugué par ces séquences, notamment celle de la passerelle sur le torrent, durant lesquelles on a du mal à déterminer ce qui relève de la maîtrise, de l’improvisation ou de l’inconscience totale du réalisateur.

La musique typique des années 80, et qu’on retrouvera encore exacerbée dans Police Fédérale, L.A, participe de cette mécanique froide et impitoyable. Certes, quelques excès propres à cette époque pouvaient être évités (les hallucinations de Scheider sur la fin, les répétitions de l’homme frappant le sol de désespoir…), mais, comme chez Clouzot, l’oppression fonctionne parce qu’elle ne ménage aucun répit, et que le pire survient toujours au moment où on l’appréhendait le moins.

Et à la première version dans laquelle l’ironie tragique s’invitait sur la dernière séquence, Friedkin oppose un pessimisme plus radical encore : le retour parmi les hommes est l’occasion d’une sauvagerie plus grande encore, où l’on achève la besogne à coups de pelle.
Le rescapé exsangue prépare son exfiltration de l’enfer. Mais la petite musique reprend, et le terrible cadrage en plongée qui clôt le film l’affirme sans réserve : le dénouement ne fait pas partie du lexique de l’enfer.

(8.5/10)

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