Le cimetière de L'Éléphant

Avis sur Le Dernier des géants

Avatar Star-Lord alias  Peter Quill
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Révérence, hommage et mise en abime, "Le Dernier des géants" ou "The Shootist" dans la langue de Shakespeare offre au "Duke" la plus belle des sorties qu'un artiste puisse rêver. Deux balles dans le dos, la carcasse rongée par le cancer, Wayne/Books s'écroule avec fracas devant son idole en larme. Wayne l'immortel, l'invincible, Wayne l'épicurien mis à nu par un Don Siegel Bergmanien incarne une dernière fois l'armoire à glace à la gâchette facile. "Le Dernier des géants" est une oraison funèbre autant pour l'acteur que pour le genre. D'une infinie tristesse, les adieux au chapeau et aux six coups se font dans la douleur et les armes à la main. L'émotion à l'état brut d'un morceau de pellicule sobre et sublime porté également par James Stewart, Lauren Bacall et John Carradine.

Rio Lobo l'avait annoncé avec douceur, la période hivernale de John Wayne s'est installée au début des seventies. "Howard Hawks" a tiré sa révérence mais le Duke, lui, continue de nourrir le genre qui a fait de lui le Roi du colt. Le public était-il toujours enclin à suivre l'éternel cowboy ? Pour une poignée de westerns de plus, Big John se glisse à plusieurs reprises dans la chemise colorée du cavalier au détour de quelques infidélités au genre. Agréable à défaut d'être inoubliable. Il fallait donc bien un dernier grand nom pour graver dans le marbre de la pierre tombale le nom de Wayne. Entre les mains de Don Siegel, le réalisateur façonne les grandes figures masculines d'hier et d'aujourd'hui. Par l'entremise d'un cinéaste commun, Le Duke cède sa place et son statut à Clint.

La légende s'est donc éteinte au cours d'un combat inégal. Le Duke fier et en souffrance versus trois racailles de l'ouest dans un saloon. L'antre de l'alcool, du jeu, du vice et des femmes comme sépulture. Sa dernière demeure. Mais à l'issue de ce dernier duel, à qui appartient l'enveloppe charnelle recouverte d'un manteau comme linceul ? À John Wayne l'artiste aux cent quatre vingts rôles ? À John B. Books, dernière incarnation du mythologique cow-boy ? La frontière entre le comédien et le personnage va progressivement disparaitre à mesure que le récit avance. Au cours du prologue, un nombre important d'informations vont imprimer la pellicule : Siegel va sciemment évoquer le passé de Books par l'intermédiaire de... Howard Hawks. Seront cités en quatre plans successifs : Rio Bravo, El Dorado, La Rivière Rouge et plus étrangement Hondo de John Farrow. Un repère temporel qui permet d'entériner la légende à la fois dans le genre dans lequel Wayne s'est épanoui mais aussi d'inscrire Books dans la parfaite continuité d'icônes cinématographiques qu'il a lui-même créés. L'action de monter quelques photogrammes de John T. Chance, héros de Rio Bravo à son film démontre à quel point Siegel désir s'inscrire définitivement dans le genre. Derrière l'humilité de filmer John Wayne en une succession de plans classiques débarrassés de toute ostentation, le réalisateur de Dirty Harry dévoile l'étendu d'un projet d'une noblesse incroyable. Pour Le Duke, il est l'heure de regarder la mort en face et de ne faire plus qu'un avec son double de fiction.

Si aujourd'hui on prêterait volontiers le terme "meta" au requiem de Wayne, il convient de rappeler que la partie référentielle du "Dernier des géants" ne nourrit que quelques secondes du métrage. Si Siegel s'arc-boute à donner un enterrement de première classe à sa star, c'est avant tout dans une atmosphère baignée de mélancolie. Les sourires complices et les coups de coude signe de connivence avec le spectateur comme dans Rio Lobo sont révolus. La flamboyance du Technicolor a d'ailleurs été remplacée par une patine ancienne aux allures de vieux chêne. Amorcer une extension du Hollywood de L'âge d'or mais ne pas en réitérer les codes, un dispositif qui en aura surpris voir déçu plus d'un. Et c'est peut être là que le réalisateur impose sa vision, à travers un Far West qui a murit en terme de modernisme et de civisme. L'Amérique décrit par Hawks ou Anthony Mann, est plus cette terre en friche où l'on met sa vie en jeu à chaque coin de rue. "Carson City", cimetière de John Books affiche une certaine sérénité avec ses façades proprettes et ses tacots. Hors de question non plus de singer le western politique de la fin des années 50 jusqu'à l'aube des années 70 voyant le rapprochement culturel et progressiste avec le Mexique. Robert Parrish, Sidney j. Fury ou Peckinpah ont flirté avec le métissage comme signe avant-coureur d'un genre sur le déclin, Don Siegel recadre l'action plus au nord dans un pur esprit traditionaliste des pionniers du genre. Le cadre d'antan faisant à nouveau autorité, le réalisateur démystifie son héros par les voies de la vieillesse et la maladie. Et même s'ils sont soulignés en début de métrage, les duels et les grands espaces inhérents à cette classe de film seront rapidement expédiés afin de célébrer la Mort d'un mythe dans les espaces les plus austères qui soient.

Regarder la légende vivante en contre-plongée, c'est le point de vue de Gillom Rogers (Ron Howard) et celle du spectateur. Le dispositif est celui de la prise de conscience d'un témoin unique de voir mourir le Héros et de ce fait d'accentuer l'émotion. Les différents échanges orchestrés entre John Books et de vieilles icônes Hollywoodiennes, James Stewart et Lauren Bacall en tête contribuent à assimiler que diégétiquement une époque prend fin mais qu'une nouvelle civilisation moderne est en train de naître au même titre qu'un nouveau Cinéma. Se révèle alors l'as dans la manche de Siegel : Faire jouer John Wayne dans la peau de... John Wayne. Car c'est bien l'homme et non plus la grande masse joviale qui se livre quasi nu dans deux scènes mémorables : La première pudique où Books plus vulnérable que jamais ne peut se relever de sa baignoire et s'en remets aux bons soins de la Directrice de la pension. La seconde emprunte de mélancolie abordant avec désespoir l'amour perdu du héros et les regrets qui vont avec.

Le 9 Avril 1979, John Wayne fait sa dernière apparition publique à l'occasion de la 51ème cérémonie des Oscar, à Los Angeles. Il décèdera deux mois plus tard d'un cancer.

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