Au pays des aveugles, le borgne échoit

Avis sur Le Guerrier silencieux - Valhalla Rising

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- Tu ne comprendras point

Comment expliquer ce que je venais de voir ?

Certes, je pourrais dire que la trame ressemble à celle d’Aguirre, la colère de Dieu. Et après ?

Alors, j’ai pris mon épée de pèlerin et j’ai trouvé une première explication en apprenant comment l’idée du film est venue au réalisateur.

« Il y a des années, j’avais entendu à la radio qu’une stèle viking avait été découverte au Canada. Après l’avoir étudiée, on s’était aperçu que c’était un avertissement : les Vikings avaient voulu signaler un danger. Depuis, j’ai toujours eu envie de faire un film à partir de ça. » (Nicolas Winding Refn)

Mais quelques lignes après, mon semblant d’explication s’écroule.

« Le premier jour du tournage, j’étais déprimé : je ne savais rien des Vikings et ça ne m’intéressait plus du tout. Quelle idée de faire un film sur un borgne qui n’a ni passé, ni futur ! Mais j’ai décidé de faire confiance à mon instinct. Et dans ce sens, c’est devenu pour moi aussi un véritable voyage psychédélique vers l’inconnu » (Nicolas Winding Refn)

Retour à la case départ. Autre site, autre explication.

« L’idée avec Valhalla Rising était de proposer une expérience de cinéma sous coke comme il en existait dans les années 70, un peu comme un «Midnight Movie». Mais je n’ai pas réalisé le film sous influence psychotrope. Je ne fume pas, je ne bois pas, je ne me drogue pas, je n’ai pas besoin de ça pour être créatif. Le simple fait de se perdre en Écosse suffit à rendre fou. Là-bas, la nature possède un pouvoir surnaturel et envoûtant. » (Nicolas Winding Refn)

Donc un film de drogué pas drogué. OK… Un film de Viking peut-être ?

« Surtout pas. A l’origine, Valhalla Rising est conçu comme un voyage dans l’espace, comme si vous étiez sur le toit de votre maison regardant le ciel, observant les étoiles, un soir d’été. C’est en regardant les étoiles que j’ai imaginé cette odyssée de vikings qui évoluent vers les États-Unis. Il faut considérer le résultat comme une transe hypnotique. » (Nicolas Winding Refn)

En gros, je comprends qu’il n’y a rien à comprendre.

« Si on accepte de se laisser prendre, alors on peut prendre de la hauteur. En revanche, si vous essayez d’analyser le film et de chercher une logique prosaïque, oubliez : vous êtes perdus. » (Nicolas Winding Refn)

  • Tu n’idolâtreras point

Sinon, on peut toujours essayer de comprendre ce personnage de « borgne qui n’a ni passé, ni futur. » J’ai trouvé beaucoup d’hypothèses à son sujet : passeur emmenant les âmes damnées en enfer, messie conduisant les hommes vers une forme de spiritualité, le dieu Odin, un simple guerrier devant affronter une ultime épreuve avant d’atteindre le Valhalla, un Superman borgne

Aucune ne m’ayant convaincu, autant me renseigner auprès de son interprète, l’incroyable Mads max Mikkelsen.

« Notre approche était assez difficile : ce personnage ne devait pas être humain. Mais il fallait tout de même faire ressentir une sorte de vie en lui, sans rien dire, et sans être trop expressif. Cet homme est finalement plus un animal qu'un être humain. Il n'a qu'une seule idée : retourner chez lui. Mais il ne sait pas où se trouve ce « chez lui ». C'est ainsi que Nicolas et moi voyions le personnage, et c'est donc ainsi que je l'ai abordé. » (Mads Mikkelsen)

En terme de caractérisation de personnage, c’est assez léger. Et qu’en dit le réal ?

« Si je devais définir le résultat, ce serait plutôt une combinaison entre New York 1997, de John Carpenter et Baby Cart. Le personnage joué par Mads Mikkelsen s’appelle One-Eye et c’est une référence directe à Kurt Russell. » (Nicolas Winding Refn)

Donc après New York 1997 et Los Angeles 2013 : On-ne-sait-pas-où Vers-l'an-1000-et-des-brouettes

  • Tu regarderas et c’est tout

En vérité, après avoir vu Aguirre, la colère de Dieu, j’ai vite compris qu’il fallait que je me laisse porter par le courant, sans essayer de lutter. Une contemplation aussi fascinante qu’elle peut être ennuyeuse, qui me pousse à lui attribuer le label de Fascichiant.

« C'est un film très visuel, et un film, c'est avant tout des images. Or Valhalla Rising est définitivement un film d'images, comme on en voit peu. » (Mads Mikkelsen)

Et c’est surtout ça qui m’a marqué dans ce film, les images. Je n’irai pas jusqu’à le qualifier de claque esthétique mais la façon de filmer du réalisateur danois m’a intrigué à plusieurs reprises.

J’ai essayé de comprendre pourquoi les visages marqués des guerriers se démarquent en gros plan des paysages qui les entourent. Comme dit l’Ouvreuse sur son blog : « Le Danois cadre les paysages en 2.35 comme un Malick, agençant les corps et visages tels des éléments naturels, excepté le muet héros dont la profusion de plans décentrant son visage illustrent son caractère d'exception en ce bas monde. » Cette superposition pourrait être l’illustration de ce message d’introduction, qui s’avèrera être le meilleur résumé du film.

« Au début, il n'y avait que l'homme et la nature / Des hommes portant des croix vinrent et chassèrent les païens jusqu'aux confins de la terre »

La répétition de plans fixes dévoilant des paysages de montagnes ou des eaux transparentes montre à quel point la nature est omniprésente. D’ailleurs, le film ne comporte pas une seule scène d’intérieur.

La couleur a aussi son importance. Les tons naturels sont crus et monochromes : le gris de l’Écosse, l’orange de la brume océanique et le vert de la nouvelle Jérusalem. A cette tonalité chromatique se voit opposé un rouge sang agressif et synthétique. L’image est surexposée, entourant ainsi les corps humains d’un halo lumineux proche du surnaturel.

Au final, Valhalla Rising n’est pas un film facile. Nicolas Winding Refn expérimente, va jusqu’au bout et n’insulte pas l’intelligence de ses spectateurs en balisant son récit. Cela est hautement admirable. Son film est âpre, dur, violent, sans concession, sans rationnalité. A l’image du borgne et de la nature qui l’entoure.

Pour conclure, je citerai une définition d’un article de Sébastien Chapuys sur Critikat, qui mélange pertinence et oxymores faciles : « Le Guerrier silencieux est ainsi un film d’action lent, à la barbarie contemplative. »

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