Martin Scorsese est énorme

Avis sur Le Loup de Wall Street

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Shit - sex - and fric.
Le Loup de Wall Street se situe quelque part entre la vulgarité extrême et le génie ultime, on y reviendra.

Scorsese franchit le pas.

Il n'y avait eu, dans ses films, pas le moindre nu intégral depuis au moins quarante ans, disons Boxcar Bertha. Là c'est full frontal sur full frontal, culs de toutes origines, baise à deux, à trois, partouzes énormes, souvent sur les lieux de travail, exhibitionnisme à tout va (la pompe dans l'ascenseur), urine aussi et en public, et même partouze (très gratuite) entre mecs - dont les conséquences aboutiront à un tabassage qui aurait eu sa place dans Casino ou dans les Affranchis.

Et avec la baise, le plus souvent sur la baise, on sniffe les lignes de coke, les montagnes de coke à même les corps, une orgie de drogue, de toutes les drogues - enfin pas tout à fait, pas de seringues ni de fumette, rien que lignes et pilules, rien que des drogues de riches, avec en apnée l'extraordinaire scène des effets paralysants, annihilant paroles et corps à cause de comprimés éventés - une des seules scènes qui me semble frappée du sceau de l'authenticité.

Et le fric donc, coulant à flots ( et parfois sous les flots, et même dans les flots). Mais on n'est pas dans Wall Street, ni dans les Grandes familles. On ne comprendra en fait jamais vraiment comment fonctionnent les arnaques, les magouilles de Jordan Belfort et de sa secte. C'et d'ailleurs lui-même qui le dit, directement au spectateur, par une de ces géniales trouvailles de mise en scène qui peuplent le film - "pas sûr que vous allez comprendre ..."

(En réalité il n'y a sans doute rien à comprendre et c'en est encore plus désespérant. Belfort est un camelot, des plus brillants, qui a l'art de vendre de la merde (les actions de société de dixième zone) à des pigeons friqués pour revendre son propre paquet d'actions au moment où le cours est au plus haut. Basique - il suffit d'avoir une grande gueule, des associés à grande gueule et une politique de vente agressive. Fin de parenthèse inutile par un non spécialiste absolu de l'économie).

On a compris, toute la vulgarité du film provient du seul Jordan Belfort et de son livre. Tout y relève sans doute de la plus totale invraisemblance, à tout le moins d'une exagération permanente, d'un narcissisme insupportable, de la "philosophie" la plus primaire et la plus niaise ("j'ai été pauvre, j'ai été riche, je préfère être riche"), de tout l'attirail clinquant des nouveaux très riches et effectivement de la vulgarité la plus crasse. Des éléments bibliographiques du personnage confirment ces tendances lourdes - quoi qu'il en dise, les droits de ses livres n'ont jamais servi à rembourser le moindre de ses débiteurs, d'ailleurs pas tous riches, et divers témoins affirment qu'ils n'ont jamais entendu personne le qualifier de "loup de Wall Street" ... Mythomane en plus ?

Scorsese évidemment n'est pas dupe et il ne propose pas un Wall Street 2 - mais une farce énorme et jubilatoire, avec un montage insensé, comme le thème l'impose, cocaïné.

Et s'enchaînent nombre de scènes appelées à devenir cultes : l'ultime séance de baise (un peu d'amour aussi) entre Belfort et sa femme, la querelle burlesque entre Donnie (excellent Jonah Hill) et Brad (Jon Bernthal) débouchant sur la plus stupide des interpellations, l'incroyable scène de dope déjà évoquée (avec fils de téléphone, reptation, chute d'escalier, bouche à bouche et massage thoracique dantesques), la double version (géniale) du retour en voiture et en défonce, le naufrage du yacht où Scorsese nous refait Titanic sur cinquante mètres / carré. La meilleure scène est peut-être celle de la première rencontre entre Belfort et les agents du FBI, avec putes, champagne, homard, essais de corruption de la plus totale vulgarité (entre bêtise insondable et une certaine classe ...), enquêteurs très - très incorruptibles et dialogue inénarrable - "Pouvez vous me répéter ce que vous venez de me dire ?"

Leonardo Di Caprio réussit tout au long du film une composition insensée, magistrale, énorme comme le film. Il est assurément au sommet de son art.

Les reproches qui seront (sont déjà, à commencer par l'académie des oscars) faits à Scorsese porteront inévitablement sur la vulgarité extrême du film (énorme contresens, ce n'est pas le film qui est vulgaire) mais aussi sur sa durée, ses répétitions. Cela me semble assez injuste, dans la mesure où ces retours en boucle sur scènes d'orgie ou de défonce constituent l'essence du film mais portent aussi une évolution, une progression spiralaire, sur la montée en puissance de l'homme, ses succès et sa lente chute, tant dans les affaires (des approximations suisses aux intrusions de plus en plus pressante du FBI) que dans le désastre programmé de sa vie privée.

On aura compris - le génie est du côté de Scorsese. Il met en scène, magistralement, une comédie énorme. Car le Loup de Wall Street est d'abord une comédie.

Mais peut-être pas seulement.

Elle offre de l'Amérique une image assez désespérante. L'escroc y est, jusqu'à un certain point, magnifié. A peine arrêté (avec remise de peine, pour avoir balancé tous ses comparses, cela va sans dire), il se recrée une nouvelle clientèle dans le cadre de la prison où on le voit jouer (assez mal) au tennis. Puis il s'en va vendre, dans des conférences hors de prix, ses techniques éprouvées de boursicotage et de marketing aux quatre coins du monde.

Dans le même temps, l'agent du FBI (excellent Lyle Chandler) rentre en métro, entouré de voyageurs gris et déprimés.

Et les images de Jordan Belfort, face à la foule de ses collaborateurs tout au long de son ascension, ponctuées de discours à la violence sidérante, et face à la foule des ses admirateurs lors de ses conférences ultimes, très semblable, revêt un tour sectaire, pour le moins inquiétant.

ET c'est le rêve américain qui en prend un vieux coup ...

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